Racontez-nous votre première rencontre avec les Touaregs ?
Tout d’abord, ça n’a pas été « des » touaregs, mais un seul… Du moins, je ne me souviens pas des autres, s’il y en a eu.
J’allais pour la première fois en pays Toureg en 1967, pour un séjour très court dans la Tassili n’Ajjer ; séjour que nous proposait un ami pilote à la compagnie Air Algérie. Cet ami connaissait bien l’instituteur français de Djanet auquel il rendait de menus services, comme lui ramener de France du Camembert. L’instituteur, pour remercier son pourvoyeur en petites douceurs, lui avait organisé une balade sur le plateau pour visiter les sites rupestres bien connus, Tamrit, Séfar et Jabbaren. Jean-Louis et moi, nous fûmes du voyage.
Nous partîmes donc, avec un guide qui marcha devant nous tout le temps que dura la randonnée, et quelques âniers qui s’occupaient du transport de nos bagages. Ceux-là, oasiens sédentaires de Djanet, je ne les remarquai pas car nous ne prenions pas la même piste dans la journée, et le soir, ils faisaient bande à part, nous laissant apprécier la discrétion de notre guide et son peu de verbiage.
Il s’appelait Hosseini et ne parlait du Français que les mots magiques qui permettent la bonne entente entre étrangers. Bôjour, boune nuit, dourmi bien et joli ça. Avec nous, il apprit à répondre « pas de quoi » à « merci ». Et comme nous n’apprîmes en tamahaq1 que quelques mots d’utilité générale comme abankor aman, taguella, akba, tifinar et tanemert2, nos échanges furent brefs et empreints de respect mutuel.

J’avais tellement de choses à découvrir de ce désert dont je rêvais depuis longtemps et où je mettais les pieds pour la première fois, qu’Hosseïni ne m’intrigua pas tout de suite. Avant lui passaient les paysages de roche et de sable mêlés, les canyons étroits et mystérieux, les abris et parois recouverts de peintures, le ciel où me surprirent des nuages (je les croyais impossibles au Sahara), les trous d’eau et l’eau que nous y buvions, nous refusant de faire trop les délicats, au désert comme au désert !
Et puis, au fil des jours, à force de suivre Hosseïni en file indienne sur les pistes étroites, il fallut bien que je remarque la façon qu’il avait de marcher, très droit, un bras replié dans le dos tenant son autre bras, d’un pas glissé à plat sans déranger trop les cailloux. Pourtant, à la halte du soir, ses sandales qu’il abandonnait près du feu me donnaient vis-à-vis des miennes un sentiment honteux de futilité et de luxe. Comment, avec des sandales d’une telle vétusté, pouvait-il marcher tout le jour d’un pas aussi léger ?
Ensuite je remarquai ses vêtements poussiéreux, défraîchis, effrangés au bord des poignets et des chevilles, et par la même occasion, je remarquai ses avant-bras et ses mollets secs comme du bois qui aurait passé beaucoup de temps en plein vent. Et il y avait le chèche… Je ne pu jamais voir le visage entier de mon guide une seule fois ! Rien que des yeux et le début de l’arrête du nez. Et pourtant, Dieu ! Que je l’épiai ! Rien à faire. Pour boire le thé, il passait le petit verre sous le pan inférieur du chèche. Je trouvais très mal élevé le bruit d’aspiration qu’il faisait avec ostentation en le sirotant. Je sus plus tard qu’au contraire, c’était une preuve de grande éducation… Pour manger la taguella, même rituel sous le chèche. Nous étions pour lui des étrangers et il ne pouvait se permettre de nous montrer sa bouche…
Hosseïni fut un bon guide, connaissant parfaitement la région, discrètement attentif, présent sans pesanteur et apparemment satisfait de notre propre satisfaction. Mais ma curiosité n’alla pas plus loin. Je ne m’inquiétai pas de savoir comment il dormait, avec quoi ou dans quoi, quels étaient ses bagages, où il habitait, s’il avait une femme, des enfants, ce qu’il pensait de nous.
Notre randonnée prit fin et nous nous séparâmes au pied du plateau. Je le regardai s’éloigner sans se retourner, très droit, un petit baluchon à l’épaule. Je me souviens bien de cette image et jamais ne vient en surimpression sur elle celle que j’avais eue du Touareg avant de le connaître, Seigneur du désert et Homme bleu.
Lorsque je pense à lui, souvent, j’aimerais qu’il se souvienne de moi.
Quel regard portez-vous sur l'évolution du mode de vie des Touaregs depuis votre première rencontre en 1968 ?
Le premier Touareg que j’avais rencontré s’appelait Hosseïni. Je pourrais appeler Abdallah « mon tout » parce qu’il est un raccourci vivant entre ce que je découvrais chez mon premier et la transformation finale de mon dernier.
Nous fîmes connaissance avec Abdallah en 1969, à l’époque où son campement était établi au cœur des montagnes de l’Atakor, juste après son retour du Niger où il avait accompagné une caravane Dag Rali3, sa dernière, pour échanger du sel contre du mil. Nous étions allés chez lui et il nous avait présenté son père, sa mère, ses frères et sœurs, ses cousins et son troupeau de chèvres. Ce dernier me parut avoir autant d’importance à ses yeux que les quelques chameaux qui nous avaient permis de voyager avec lui.
Lorsque nous l’avons connu, Abdallah parlait un peu notre langue que lui avait appris un instituteur français qui, dans le cadre des Ecoles nomades, s’était installé un temps dans son campement pour apprendre aux enfants comme aux adultes quelques mots et un peu de calcul. Son campement n’avait pour tout revenu global que le salaire que procuraient aux hommes des contrats épisodiques sur des chantiers (recherche minière, chantier d’In Ekker, gardiennage) et l’activité de guide ou chamelier pour un tourisme encore timide. Le troupeau de chameaux venait de lui permettre une dernière caravane (qui n’avait pas été d’un grand bénéfice) et le troupeau de chèvres lui fournissait non pas de quoi vivre en autarcie mais au moins le goût de la viande, rare il est vrai, et celui du lait qui est l’âme de la vie, dit-on. Pour le reste nécessaire à vivre correctement, le campement usait de menus échanges et de parcimonieuses dépenses. On ne se rendait à Tamanrasset qu’en cas de grande nécessité, et à chameau.
Abdallah prit très vite une énorme place dans notre entreprise de voyages touristiques et il nous devint indispensable parce qu’il comprit tout de suite ce que nous cherchions et ce dont nous avions besoin. Pour le remercier de nous aider et parce que nous voulions à notre tour lui faire découvrir notre pays, nous l’emmenâmes en France pour un mois de vacances. Et comme nous voulions lui assurer un avenir qui ne serait pas assujetti à un tourisme incertain, nous lui fîmes suivre des cours de conduite. Au cas où la vache à lait du tourisme cesserait, il pourrait toujours être chauffeur pour une compagnie plutôt que manœuvre avec une pelle ou une pioche… Rentré à Tamanrasset, il obtint son permis de conduire (non sans peine car il n’y trouvait pas un grand intérêt et continuait à préférer le chameau).
Et il continua à être le guide principal de nos voyages les plus longs et les plus téméraires, ralliant autour de lui les meilleurs chameliers du pays. Il ne refusa jamais une seule fois de nous suivre en dehors des sentiers battus. Sa notoriété de guide à la mémoire incroyable était grande et il fut débauché par une agence locale comme guide en voiture, ce qu’il acceptait lorsque le travail avec les chameaux ne se présentait pas ou se déroulait sur des circuits trop classiques qui ne l’intéressaient pas.
Maintenant, en 2008, comme beaucoup de Touaregs de sa tribu et des tribus voisines, la famille d’Abdallah, a un pied nomade dans les montagnes où pâturent ses chameaux et ses chèvres, un pied sédentaire au village de Tagmart où elle a troqué la hutte en roseaux contre une maison en dur. Le village est électrifié ; on possède un réfrigérateur, la télévision et le téléphone portable. Les enfants, garçons et filles, vont à l’école du village et lorsqu’ils sont plus grands, poursuivent leur études à Tamanrasset. Abdallah qui circule en 4x4 entre son village et Tamanrasset s’est fait construire un minuscule pied à terre à Tamanrasset, ce qui évite à son fils aîné d’être pensionnaire.

Abdallah gagne actuellement sa vie comme guide (chameau et/ou voiture), tout en louant épisodiquement sa voiture et ses chameaux. Il dit qu’il n’est bien que dans le désert…
A son image, beaucoup de Touaregs dans le Hoggar vivent ainsi, tout au moins ceux qui sont aux alentours des agglomérations. Pas forcément du tourisme, mais certainement d’un contrat de travail (chantier, bâtiment, recherche minière). Ceux qui sont beaucoup plus loin évoluent aussi, ayant le problème supplémentaire de l’éloignement à résoudre. On adopte très opportunément ce qu’offrent le monde moderne, les progrès technologiques et l’évolution sociale. Chacun s’adapte selon ses moyens mais bien peu oublient le savoir vivre au désert.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi « le portrait si répandu du Touareg libre, heureux de vivre et sans soucis » (citation p 93) est faux ?
Parce que tout d’abord, il n’est pas libre, physiquement, peu s’en faut.
Est-on libre quand on est assujetti à un territoire limité ayant des frontières bien définies duquel on ne peut sortir sans de bonnes raisons ? Ceci est une anti-liberté qu’il connaît depuis toujours et le modernise actuel lui fournit peu de moyens pour s’en libérer.
Libre de quoi ? De prendre son sac à dos et de foutre le camp ailleurs ? Tout quitter, famille, parents et enfants ? Aller où, comment et avec quoi ?
Libre de penser qu’il aimerait bien vivre autrement, peut-être un peu comme nous, pourquoi pas..?
Heureux de vivre, le Touareg peut l’être et sait l’être, mais pèsent sur lui de terribles contraintes de tous ordres auxquelles il est habitué mais avec lesquelles il doit composer : contraintes physiques (pays aride, climat rude), contraintes sociales (hiérarchie encore visible des classes), contraintes familiales (relations de crainte et de respect), contraintes du monde extérieur qui l’enclavent.
Sans souci, le Touareg ? Et le manque de pluie, donc de pâturage, ce n’est pas un souci ? Un hiver glacial qui fait mourir les chèvres, ce n’est pas un souci ? Un père malade, une mère aveugle dans un campement, ce n’est pas un souci ? Un fils à l’école et dont on ne sait de quoi sera fait l’avenir, ce n’est pas un souci ? Pas de travail, donc pas d’argent, ce n’est pas un gros souci, ça ?
Et au dehors, le monde qui continue sa course folle sans tenir compte de lui…

Est-ce la rencontre avec les Touaregs qui est à l’origine de la création de l’agence Hommes et Montagnes ?
Oui, bien sûr. Pourquoi l’aurait-on appelée « Hommes… » ?
Nous étions venus au Hoggar pour grimper et nous y sommes revenus pour rencontrer les gens qui vivaient dans les montagnes. Le pays à lui seul n’aurait pas suffit à nous attirer ; il y a ailleurs des montagnes plus belles et plus grandes. On ne s’appelle pas impunément Hommes et montagnes et surtout Hommes sans avoir subi une influence certaine.
Quel est le proverbe Touareg que vous affectionnez le plus ?
Tazidert, enta sarrou el Ahnet…
La patience est la clef du Paradis…
C’est la phrase que l’on dit au voyageur qui part en caravane et qui doit venir à bout d’une longue piste. Pour moi, avec la patience, il n’y aurait plus de conflit.
1 Langue des Touaregs.
2 Point d’eau, eau, galette, col, écriture (tout ce qui est écrit, peint ou gravé) et merci.
3 Tribu occupant un territoire de l’Atakor.
Campements Touaregs, Moments de vie avec les nomades du Hoggar d'Odette Bernezat
- Edition : Glénat
- Collection : Un peuple, un regard
- Format : 140 mm x 200 mm - 192 pages
- ISBN : 9782723465175
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