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C'est au pied du mur qu'on voit le maçon

Rédigé le 25/03/2009 - Lu 2924 fois
C'est au pied du mur qu'on voit le maçon - Trek entre Kerlingarfjöll et Dreki

Réveil relativement matinal. Environ 8h00. L'étape sera courte aujourd'hui.

Mais particulièrement fébrile.Aujourd'hui, je vais me frotter à un truc assez nouveau pour moi: la glace. Mon moment de bravoure pour ce voyage. Le but est de traverser le Mulajökull pour éviter de faire gloub gloub dans les grosses rivières du Þsorsarver issues de ce glacier.

Evidemment, je ne suis pas novice. J'ai l'habitude d'aller chez fenocchio, place rossetti. Double vanille chocolat. Je vais même jusqu'à prendre un supplément chantilly (faudrait que j'arrête d'y penser, j'ai déjà faim au bout de 3 jours). Sacrée expérience donc. A tel point que je suis capable de finir ma glace avant que le chocolat ne coule du cornet jusque dans ma manche.

Le muesli ce matin ne passe définitivement pas. Je suis incapable d'en avaler plus de la moitié. Tant pis pour moi.

Je profite de la source chaude pour faire un brin de toilette et de lessive. C'est incroyable la température de l'eau, je me brûle les doigts rien quà essorer mon linge. Pas de vent ce matin et à proximité de la source donc pas mal de mouches, qui m'obligent à recourir à mon fidèle filet sur le visage. J'ai l'habitude depuis l'année dernière. C'est un accessoire qui ne me dérange plus.

Je plie la tente assez rapidement et enfin me lance vers le glacier. Un bon gué assez conséquent d'emblée (niv.2) puis l'approche assez difficile au pied de la moraine. Le sol est très meuble. Je longe le Nauthagajökull, extrêmement crevassé qui n'augure rien de bon pour la suite. J'espère que le mien sera un peu plus accueillant. On va vite le savoir. Entre les deux langues du glacier se trouve une magnifique montagne: Hjartafell. On a l'impression qu'elle en train de pousser du sol, d'effectuer une mue, de sortir de son cocon de pierres grisâtres, élançant vers le ciel ses nouvelles couleurs rouges (tiens, devenu poète tout à coup).

Enfin au pied du bidule. Bon ça va. Je suis pas vraiment impressionné. Avant que le flip ne me prenne, je me précipite à l'assaut des premières pentes. Le bas est très mou avec des plaques de neige grisâtre. Je comprends immédiatement qu'il faut monter au-dessus de ces plaques, qu'en dessous de la neige, il peut y avoir des trucs et des machins pas cools pour moi. J'accède à la glace vive. Un peu comme de la glace pilée. Le sol est très dur. C'est une sensation tout bonnement magique. Je chausse les crampons. Marche un peu. Facile. Inquiet un petit quart d'heure sur mes choix d'itinéraire. Est ce qu'il risque d'y avoir un trou par ici? Pourquoi là et pas là? Vite je me décontracte et commence une marche vraiment rapide. Le seul truc qui m'impressionne vraiment, c'est le bruit de l'eau et les torrents qui coulent sur la glace. Non, c'est le bruit de l'eau qui court sous la glace, que j'entends à travers les fissures du glacier. A ma hauteur, pas de crevasses. Par contre, le front du glacier est extrêmement plissé et accidenté. Heureusement que je suis à 200m en contrebas. Je ne serai pas capable d'y passer.

Mi-parcours, grosse pause. Je me prends en photo pour la postérité. Je me suis fait un sang d'encre pour rien. Je sors le téléphone pour faire le malin auprès de mes proches en France. Mon fils est très impressionné... par ses nouvelles cartes pokemon.

Je domine le Þsorsaver,ses marais, l'entrelac que forment ses torrents, les lacs en bas du glacier et le départ furieux des torrents depuis la glace. C'est une bonne idée de passer par la glace, oui. Merci Dieter. Ca doit être infranchissable en bas. De plus il fait beau, 7°C. C'est parfait pour une telle journée.

Après cet intermède téléphonique, je repars en me disant que je me suis un peu enflammé au téléphone et qu'il faut absolument que je reste concent...blammmmmm...gamelle au second pas. Me suis pris les crampons dans le falzard. Abruti. La grosse grosse chute. Je m'ouvre les paumes sur la glace. C'était une zone plate. Pas de conséquences si ce n'est pour mon amour-propre. T'apprendra à fanfaronner (c'est en jouant dans la fanfare qu'on devient fanfaron). Il faut toujours rester modeste face aux éléments et les respecter. Rester dans son trip aussi et ne pas en sortir pour penser à des choses plus douces. C'est le passage à priori le plus délicat de mon aventure. Je n'avais pas le droit de dérailler comme je l'ai fait.

Bref, on repart en marchant en canard, plus attentif que jamais aux endroits où je pose les pieds. D'autant plus que le glacier s'est transformé maintenant. Ce n'est plus la ballade du dimanche pour un bon père de famille telle que me l'avait décrite Dieter. Pourtant on est dimanche et je suis père de famille (peut être pas bon alors). Les premières vraies crevasses apparaissent. Je vais prendre pied sur des zones très noires que je prends pour des morceaux de rocher échappant à la surface de la glace. En fait, c'est juste de la terre emportée par le glacier. Juste sous la noirceur de la roche, c'est de la glace vive encore. Le paysage est de plus en plus dur. Les crevasses, pas très larges, rarement plus d'un mètre mais d'au moins dix mètres de profondeur. certaines doivent atteindre cinquante mètres. Je n'ose quasiment jamais les enjamber. Je suis un peu comme les dupondt sur la lune dans "on a marché sur la lune". Je dois souvent forcer mon courage pour continuer, je préfère les contourner plutôt que de passer dessus. Sur certains passages, je marche sur d'immenses blocs de glace qui se sont cassés et sont couchés contre les crevasses me laissant un pont étroit pour passer.

Le glacier ne descend plus maintenant en pente douce vers la terre ferme, mais finit en falaises au-dessus des lacs. Les torrents creusent des gorges fantastiques dans la roche. Le paysage est absolument somptueux mais je n'en profite pas à 100%, trop concentré sur ma progression.

Une pause m'est nécessaire pour réfléchir à la suite du cheminement. L'état du glacier empire encore, me semble t-il. Pourtant, il ne reste sans doute pas plus d'un kilomètre à vol d'oiseau avant d'arriver au bout. Mais je ne suis pas un oiseau et là, je ne suis franchement vraiment plus à l'aise. En bas, je vois un passage entre les deux derniers lacs issus du glacier et un tout petit ruisseau qui s'écoule du dernier qui ne devrait même pas nécessiter d'enlever les chaussures. Ok pour cette option. En relevant pour la dernière fois mon sac à dos, je l'accroche avec mes crampons et fais un grand trou dans la housse de ma tente. M..! J'espère que je l'ai pas endommagée. Je redescends sans difficultés "sur terre", hormis sur la lisière du glacier fait d'un mélange de roches, de glaces, et de sable où je me prends une nouvelle gamelle mémorable, dévalant sur les fesses la moraine sur quelques mètres.

Mais c'est bon, maintenant y'a plus qu'à marcher jusqu'à Arnarfell, montagne auprès de laquelle je dresserai la tente ce soir. Mais il y a quand même un truc qui me chifonne depuis que j'ai pris cette option de route. Sur la carte, il y a un bon gros torrent qui est indiqué: l'Arnarfellskvisl. Et je ne l'ai pas vu d'en haut. Et il devrait être entre moi et ma destination du soir. Bon, ma carte date de 1955. Le pays est tellement bizarre, les rivières tellement capricieuses et changeantes que celui ci a peut être changé de cours ou bien a disparu. C'est ce que nous appellerons la positive attitude.

Evidemment, la nature est régie par les mêmes lois que celle des hommes. Et la positive attitude est juste une loi pour les hommes. La nature, elle, penche plus vers celle de murphy.

Tout ce qui peut mal se passer se passera encore plus mal que prévu.

Donc, encore en train de me féliciter sur mon bon choix après avoir franchi la rigole du dernier lac où quelques glaçons se promènent au gré du vent, au franchissement d'un monticule, je tombe sur une rivière que je n'avais pas vue d'en haut. Il s'agit bien sûr d'Arnarfellkvisl. Evidemment qu'elle n'avait pas disparu. Pouvait on y croire une seconde? Donc retour à la réalité.

Celle là, pour la traverser...Ca va être rock and roll. Un courant de folie. Une turbidité telle que l'on n'y voit pas deux centimètres. Absolument impressionnant, indescreptible avec mes mots. Avant d'avoir trop peur et d'être tétanisé, il faut que je la traverse. Le rituel est déjà bien rodé maintenant. En slip, les tatanes aux pieds, les godillots sur le sac à dos. Le matériel électronique au plus haut du sac. Je me jette à l'eau dans l'endroit où il y a le plus de remous me disant que c'est là qu'il doit y avoir le moins de profondeur. J'avance d'un mètre. De l'eau jusqu'à la taille. Je tiens à peine sur mes pieds dans le courant périphérique. Le plus fort est à venir à deux ou trois mètres. Je plante le bâton un peu plus loin. De l'eau jusqu'aux coudes. Non, c'est pas là qu'il fallait traverser, vraiment pas. C'est pas que je panique, mais je me sens bien seul tout à coup. Il faut revenir sur la berge et je commets une erreur gravissime. Je fais demi tour en tournant le dos au courant. Instantanément, la vague que mon corps forme au contact du courant me prend sous les fesses et hop comme un bouchon, je suis emporté, les pieds décollés du fond. Je sais pas si c'est rock and roll, mais en tout cas je suis en plein rodéo sur l'Arnarfellkvisl. Heureusement que je ne suis pas engagé bien loin dans le lit, avec les bâtons, j'arrive à accrocher la rive et à me sortir du courant. Retour sur la berge. Et bé, je crois que j'ai échappé de justesse à la débacle.

Battons le fer tant qu'il est chaud. Oui, j'ai la tête en ébullition après cette épisode, à défaut du bas du corps. Car je peux dire aujourd'hui que le proverbe islandais "il y'a des rivières à 4°C et des rivières à moins de 4°C" est faux. Toutes les rivières sont à moins de 4°C. Et pourtant, je n'ai pas vraiment froid dans ces traversées de gué. La chaleur du corps pendant la marche, l'excitation de la traversée, le stress généré par le courant et la profondeur, plus la concentration sur l'objectif de la rive d'en face font oublier la température de l'eau.

Je philosophe, mais je suis toujours du mauvais côté. Vingt mètres plus bas, le lit me parait un peu plus large. Je me relance aussitôt avant que l'appréhension de l'échec précédent ne me rattrappe. Même résultat à ceci près que je ressors correctement de l'eau, face au courant. Mais bon, à part ça, je suis toujours coincé. Evidemment, on est en milieu d'après midi, ça m'apprendra à faire des grasses mat'. Le courant est gonflé par la chaleur de la journée. Le problème si je ne passe pas ce soir, c'est que je vais perdre la journée de demain car je dois normalement traverser demain aux premières heures les énormes gués de Þjorsarkvislar.

L'autre solution serait de remonter sur le glacier pour passer au-dessus de la source de ce Styx. Mais alors dire que je n'en ai pas envie est encore plus qu'un euphémisme. Il est temps de s'arrêter et de réfléchir comme j'aurais dû le faire tout de suite, ce qui m'aurait évité ces deux facheuses déconvenues.

Je laisse le sac et commence à descendre la rivière à la recherche d'un endroit propice à la traversée. Pas folichon, rien qui m'emballe pour tenter ma troisième chance. Cinq cents mètres plus bas, le lit s'évase enfin un petit peu, deux îles au milieu pour faire des pauses éventuelles en cours de route et un courant sans doute cassé par ces écueils. On va tenter là.

Chat échaudé craint l'eau froide. M'en fous, je préfère les chiens (sauf les épagneuls bretons). Intense concentration sur la berge, je visualise le parcours. C'est le premier bras qui semble être le plus profond et le plus violent. Pas plus de cinq mètres vraiment difficiles. Visualisation et concentration au plus près de la berge. Berge en gravier en balcon au dessus de l'eau, 1 mètre. Celle là de concentration. La berge cède sous mes pieds. Plouf, sur le cul, dans l'eau, et le courant qui me traine déjà alors qu'il n'y a pas plus de 30 cm d'eau. Au moins je serai rentré dans l'eau sans hésitation. Debout immédiatement, je ne me rends même pas compte du poids du sac. Et je me jette dans le courant. De l'eau jusqu'à la taille. Les batons vibrent, je suis incapable de les faire avancer dans l'eau, je dois les sortir pour les reposer à 20cm. Je suis en position d'entrée en mélée de rugby. Bien sûr je suis loin d'être une référence en matière de pilard. Les cailloux glissent sous mes pieds, je sens la force du courant contre mes cuisses et mes parties intimes. Mais ça passe, je sens le sol qui remonte enfin vers le premier île. Ouah, dantesque! Il me reste deux bras à franchir. Ils se font aisément sans avoir de l'eau plus haut qu'à mi-cuisse et le courant est moins fort. C'est rare chez moi qui suis plutôt introverti et laisse rarement exprimer mes émotions, mais je sors de l'eau en poussant des hurlements de rage. Je crie au monde entier. Je ne pense même pas à mes pieds transis. Un grand moment... Je crois que je suis pas passé loin de la correctionnelle... Je ne me reconnais pas, je danse sur la berge, je suis devenu fou. Gué niveau 5. L'échelle est fermée. A 6, je me noie.

Même pas calmé, même pas séché, je remets les chaussures et m'apprête à repartir immédiatement quand je m'aperçois qu'il manque du matos sur mon sac à dos. Après une longue période d'analyse, je me rends compte qu'il s'agit des crampons et de la housse de pluie du sac. C'est ballot. Ils ont dû tomber dans le courant. J'ai bonne mine, puis en regardant bien en face sur l'autre berge, je vois une housse bleue qui me nargue avec un grand sourire. Ma première réaction est de lui dire d'aller se faire f... que le glacier, je l'ai franchi, que son torrent de m... je l'ai franchi. Ma deuxième réaction est de me dire que quand même, les crampons, c'est un élément de sécurité et qu'à l'altitude où je vais passer dans les prochains jours à Vonaskarð, je pourrais en avoir besoin. Que de temps en temps, même si je suis relativement épargné pour l'instant, il pleut dans ce pays et que j'ai besoin d'avoir des affaires sèches. Et puis aussi, j'ai mes obsidiennes qui sont stockées là. Je les ai pas trimballées depuis trois jours pour les laisser là.

Ben, on va retraverser. Sans le sac, c'est plus facile. Et je n'ai plus l'appréhesion de la traversée puisque je sais que ça passe. Par contre, ce qui est très bête, c'est que si je ne suis pas capable de revenir au sac au retour, je vais avoir avoir l'air très con avec mes seules tongs pour la nuit et mon duvet et ma polaire en face. Mais ça j'y pense une fois côté crampons. Y'a pas de raison que je ne puisse pas traverser une troisième fois, me direz vous. J'ai compris pourquoi j'ai perdu mes crampons, ils sont tombés du sac lors de ma gamelle au bord de l'eau, ils ont dû frotter contre la rive dans ma chute. Encore une chance qu'ils ne soient pas tombés dans l'eau. Et pour traverser, les crampons, maintenant que t'as plus de sac, tu les mets où? Je suis vraiment grave, moi, cet après midi. Que des mauvaises décisions. Ben, la housse coincée entre les dents. En colère contre moi même, je n'attends même pas que mes pieds se réchauffent pour effectuer la troisième traversée. c'est mon châtiment, au même titre que d'autres se fouettent avec des orties. Le re-retour se fait sans difficulté. Un peu mal aux dents en arrivant toutefois. C'est lourd 1 kg pour ma mâchoire. Pas de sentiment d'euphorie cette fois, même pas du travail bien accompli. J'ai été nase. La pompe à vélo de la semaine selon Moscato.

Maintenant direction Arnarfell pour se rapprocher des gués de demain et planter la tente. Je me régale dans les marécages, même si c'est difficile d'avancer avec gros vent de face, au milieu des oiseaux. Les fleurs sont en train d'éclore. Très joli. Difficile de trouver un emplacement idéal pour ma tente compte tenu de l'humidité du sol. Je me décide pour le moins pire, inquiet que la tente ne soit pas étanche par le fond. Evidemment, il y a un gros trou dans la partie qui touche le sol. Essai d'étanchéisation avec mon rouleau de scotch. On verra demain.

Mais petite promenade nocturne maintenant, de retour vers le glacier. Je suis curieux de voir comment était la "sortie", d'où sort cette rivière de malade et puis c'est beau tout simplement et je me régale. Je marche vers Jökulbrekka, une petite gorge coincée entre le glacier et la montagne, traverse plein de petits ruisseaux bordés de mousses spongieuses, accompagné toujours du cri des oies et de leur vol dans le ciel. J'arrive enfin à la moraine du Mulajökull. On a l'impression que les rochers ont été déposés par une machine de chantier tellement ces immenses blocs sont bien rangés. En revanche ce qui me surprend, c'est qu'il n y a plus aucun des immenses icebergs que Dieter avait pris en photo lors de son passage. Même le glacier me parait un peu différent. Après une petite escalade sur les blocs, je découvre enfin la source de mon tourment de cet aprèm. La rivière ne coule pas de la glace. Elle jaillit d'un trou à une centaine de mètres du glacier. La puissance du jaillissement est invraisemblable. C'est fabuleux. Pas forcément très beau, mais saisissant. Curieux de connaitre le siphon, le chemin qu'a emprunté cette eau pour sortir avec cette force. Le bouillonnement est hallucinant. Pas de mots. Mais ce sera une des images marquantes de mon voyage. Plus que tout ce que j'ai vu jusqu'à maintenant. Sensationnel.

Sentionnelles aussi les obsidiennes que je trouve sur la moraine. J'en trouve une grande comme un baril de lessive et qui pèse aussi comme un baril de lessive. Evidemment impossible de l'emporter, je me contenterai d'une photo. A deux jours de l'arrivée, je l'aurais prise. Il me reste dix jours. Je ne vais pas augmenter le poids du sac de quinze kilos, sans parler du volume.

Retour à la tente pour un bon repas bien mérité je crois. Pasta bolognese et compote de pommes. La tente tient, pas transpercée par l'eau, mais beaucoup de vent cette nuit.

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siagne

david abadie
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