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Nerfs à vif

Rédigé le 18/04/2009 - Lu 1835 fois
L’aventure à la découverte de la Vallée du Zanskar touche à sa fin. Mais le retour ne s’annonce pas de tout repos et il faut rester sur ses gardes : la glace, la neige, la montagne et le temps sont autant de facteurs à prendre en compte par Jesús et ses compagnons qui ne savent pas s’ils pourront franchir le fleuve dans sa totalité ou s’ils devront passer l’hiver coincés quelque part perdu au milieu de l’Himalaya.

« 20 Janvier 2008

Le moment du retour est arrivé. Le temps n’est pas stable du tout et nous savons que très vite d’autres fronts de tempêtes vont arriver avec plus de neige. Si ces tempêtes nous coincent dans la vallée, il est pratiquement sûr que l’unique voie possible qui nous a amené jusqu’ici, la voie gelée du fleuve Zanskar, se trouvera bloquée.

Nous entamons le retour dans un jour gris et venteux. Il neige légèrement et le froid est très intense. Nous laissons derrière nous la Vallée basse du Zanskar -où les habitants vivent comme au Moyen Age- accessible à peu par un seul chemin, la “voie gelée”. Nous laissons derrière nous la vallée où le temps s’est arrêté. Je n’ai même pas pu voir un dixième de ce que cet endroit renferme. Ni ses magnifiques monastères, notamment celui de Puktal, qui se trouve tellement loin que si j’avais décidé de le visiter, j’aurais sûrement été obligé à passer l’hiver attrapé dans cette majestueuse vallée et malheureusement je ne peux pas me le permettre. Ce n’est pas grave, j’ai atteint mon objectif : Zangla, l’ancienne capitale du Zanskar où j’ai visité le palais et rencontré l’héritier du roi du Zanskar. J’ai aussi parlé avec les sympathiques habitants des villages de Pidmo et Zangla, joué, chanté et dansé avec les enfants de ces petits villages où l’innocence ne s’est pas perdue. J’ai dormi dans un monastère de « sœurs » bouddhistes et en définitive je pars avec une idée très exacte de ce lieu si incroyable, lointain et d’une beauté inégalable. Bien sûr je n’oublie pas les vallées hautes du Zanskar, encore plus isolées et lointaines que leurs voisins des vallées basses.

Je m’en vais donc avec d’agréables souvenirs que je n’oublierai jamais et régulièrement je me retourne pour faire mes adieux à ce site sorti tout droit du plus beau roman d’aventures.

Commence maintenant une nouvelle aventure : le retour.

Je suis confiant, j’espère que les jours précédents où les températures sont descendues -merci mon Dieu car nous étions dans les petites maisons de la Vallée du Zanskar- aient comme conséquence un fleuve davantage gelé car si ce n’est pas le cas, nous allons devoir revenir sur nos pas c’est-à-dire par les passages montagneux élevés. Je suis même prêt à dire que ce serait impossible et qu’il faudrait de nouveau faire demi-tour vers la vallée du Zanskar. Ils doivent en effet être surchargés de neige et le risque d’avalanches doit être très élevé, impossible à assumer.

La journée du 20 janvier a été très longue. Depuis les premières heures du jour, nous marchons sans nous arrêter, en regardant constamment en hauteur pour surveiller les versants verticaux enneigés qui menacent en permanence de s’effondrer et de provoquer une avalanche. Nous n’aurions alors aucune échappatoire. Il y a des centaines, des milliers de mètres de montagne menaçants de s’effondrer de leur couche de neige là où nous avançons. Tout le monde est tendu et au moindre bruit, nous regardons tous vers le haut au cas où viendrait “le message”. Nous ne faisons qu’une pause pour manger et réchauffer nos corps en piteux état car le vent associé aux basses températures et au travail extra que suppose l’ouverture du passage dans la neige nous exténue. Mais nous n’avons à l’esprit que marcher, avancer, progresser.

Nous discutons pour voir si nous nous arrêtons pour dormir avant la première grande difficulté. Souvenez-vous, là où nous avons dû grimper les parois gelées et marcher tels des funambules sur des tronçons de fer coincés dans la paroi. Démocratiquement nous décidons de continuer (sinon ce sera deux nuits nerveuses sans dormir, en nous demandant si nous pouvons ou non traverser ce fatidique point). Il reste une heure avant la tombée de la nuit quand nous arrivons au passage compliqué. A notre grande surprise, il est plus gelé que ce que nous espérions et nous passons sur la glace sans aucun contretemps. Je n’arrive pas à y croire ! Comparé à l’angoisse de la dernière fois. La chance a enfin tourné, nous sommes passés. Il faut maintenant trouver rapidement une grotte car il fait déjà nuit. Nous marchons en regardant sur les côtés du fleuve mais il n’y a pas de grotte. Il fait très froid et nous sommes épuisés. Phuntchok s’approche derrière des promontoires de neige avalancheux, tombée récemment et il y a une sorte de grotte. Plus exactement il s’agit d’une concavité naturelle formée par l’érosion du fleuve en période estivale. Ça nous convient, il n’y a rien d’autre et nous n’en pouvons plus. Nous nous mettons tous à enlever les pierres, gratter le terrain pour laisser une superficie digne de passer la nuit. D’autres cherchent du bois, ils en trouvent peu : il y a tellement de neige qu’il est impossible d’en trouver un gros tas.

Une nuit blanche en perspective. Nous grelottons de froid, collés les uns contre les autres devant un feu ridicule. Cette fois on ne peut pas apprécier un bon feu vu le manque de bois et il faut économiser pour cuisiner. Les heures passent avant que nous n'arrivions à faire des pâtes et du Tasmpa. Nos mouvements sont lents car le froid nous prend comme dans un étau ; il fait -31ºC. Le seul fait de préparer mon sac de couchage et d’enlever mon pantalon en Gore Tex (pantalon coupe-vent où l’eau n’entre pas mais qui fait transpirer) est une tâche très difficile en soi. Quand j’entre dans le sac il est glacé. Je n’arrête pas de grelotter. Je ne sais pas quoi faire. Le froid brutal et l’épuisement ont diminué mes réserves énergétiques. Je tremble comme une feuille. Je dis à Phuntsog de se mettre rapidement dans le sac que nous partageons. Je pourrais ainsi me réchauffer. J’ai besoin d’une source de chaleur et ma source de chaleur est Phuntsog. Alors que je commençais à avoir chaud et à me détendre, un bruit étrange et rauque nous fait tous nous redresser, enfin pas beaucoup vu la hauteur de notre “chatière” de 80 cm. Cinq secondes plus tard, une sorte de tremblement de terre nous secoue et immédiatement après du « hachis » de neige, conséquence d’une avalanche nous tombe dessus. Elle nous recouvre presque entièrement, nous enterrant vivants. Heureusement une partie de la “chatière” reste ouverte. Tout a été recouvert par la neige tamisée : nos sacs de couchage, les sacs à dos, les balluchons. Tout. C’est plein de neige et certains trucs sont restés ensevelis. On était déjà mort de froid mais maintenant, nous devons nous atteler à recomposer notre précaire habitat. On ne peut presque pas bouger. Nous réussissons à arranger le bivouac et cette fois nous dormons. Enfin, des cauchemars continus –dans lesquels une autre avalanche nous enterre définitivement vivants- m’empêchent de bien dormir.

Vers 6h30 du matin, nous nous réveillons sans qu’il ne se soit rien passé de nouveau. Nous sommes tous blottis les uns contre les autres en raison du froid intense. La température est descendue en dessous de -30ºC.

Le seul fait de nous lever, nous habiller et prendre le petit-déjeuner est un vrai cauchemar sous une telle température. C’est un martyre, pansements sur pansements sans arrêter et pour faire ses gros besoins, ce qui est ponctuel dans mon cas après le petit-déjeuner, vous ne pouvez pas vous imaginer dans quel état se trouvent le derrière lorsqu’il est exposé quelques minutes à un environnement gelé. D’ailleurs (si vous êtes en train de manger, arrêtez-vous un instant), le “caca” gèle presque instantanément et je l’observe comme une sorte d’œuvre d’art. Il acquiert des formes étranges lorsqu’il se congèle. C’est l’unique soulagement que j’ai. Il n’y a pas d’odeur et ça n’est pas dégoûtant ; c’est une œuvre d’art abstraite.

21 janvier

Nous continuons de marcher. C’est une journée tendue, personne ne parle. Nous marchons plus vite que d’habitude. Nous ne nous reposons presque pas. Pourquoi ? Car aujourd’hui nous allons savoir si nous pouvons passer le point du fleuve qui nous avait bloqué la dernière fois, nous obligeant à traverser les passages montagneux élevés. Si nous ne pouvons pas passer, la seule solution sera de retourner à la Vallée du Zanskar et d’y passer une bonne partie de l’hiver sans issue possible car ce serait du suicide de tenter de traverser des passages élevés et dangereux de montagne à cause de la neige qui s’y est accumulée. Avec cet épais manteau de neige, les avalanches y sont permanentes et le temps atmosphérique est très instable. Il menace encore une fois de neiger.

Nous marchons sans nous arrêter jusqu’à ce que nous arrivions au ruisseau gelé par lequel nous sommes descendus des vallées hautes du Zanskar lors de notre rodéo épuisant et dangereux des jours précédents. Nous faisons alors une pause car d’ici un kilomètre, ce sera le passage clé du retour. Emilio décide d’attaquer le dernier chorizo de León que nous avons. Soyons fous !! D’ici peu nous allons savoir ce que nous réserve l’avenir. Nous mangeons plus vite que d’habitude car l’anxiété pour arriver au “passage” est impossible à freiner. Et en route ! 20 minutes plus tard, nous rencontrons le premier obstacle (deux passages très joints mais chacun avec une difficulté particulière). Nous sommes devant un bord de glace d’à peine 30 cm de large et très fragile mais une avalanche de neige tombée récemment et qui s’appuie sur cette glace fragile nous aide. Je m’attache une corde autour de la taille et armé d’un piolet, je sculpte des marches dans la neige compacte récemment tombée. La tension est maximale. Je ne sais pas si cette fragile corniche de glace supportera mon poids et il se peut que de la neige tombe encore. Je continue ma progression pas à pas. Personne ne parle mais tout le monde me regarde. Si je réussis, tout le monde pourra passer mais si j’échoue, nous devrons retourner à la Vallée du Zanskar. J’avance. Il ne me reste que 10 mètres et je crois que je vais réussir. Encore un pas et j’arrive sur la console de glace plus large. C’est bon ! Je cris « kiki soso larguelo », une litanie zanskarie après une grande difficulté.

Nous montons ensuite une main courante de corde pour assurer la progression des porteurs pendant que Emilio filme la scène, au risque parfois de sa vie.

Mais il nous reste encore la deuxième difficulté : à seulement 100 mètres se trouve un autre passage similaire mais surprise ! Il y a une langue de glace récente et elle se maintient de manière relativement solide grâce aux très basses températures d’aujourd’hui.

Finalement, le froid intense est notre meilleur allié et nous passons le deuxième passage sans problème.

Nous sommes saufs. Tout paraît indiquer que nous n’allons pas à avoir à retourner à la vallée du Zanskar pour y passer l’hiver.

Trente minutes plus tard, nous sommes dans la précaire cabane, l’unique qui se trouve sur la voie du fleuve gelé. Nous faisons un feu car le froid n’a pas cessé une seule minute. Devant nous, s’étend la vallée qui, à l’aller, nous a conduit par les passages montagneux élevés où nous avons profité d’un paysage presque irréel de beauté pure et qui nous a amené à faire la connaissance de gens hospitaliers et isolés des vallées hautes du Zanskar où nous pensions voir le Sangri-la.

Maintenant, j’ai du mal à taper sur le clavier de l’ordinateur car mes doigts sont engourdis par le froid. Et cela bien que je sois dans la cabane avec Emilio, Phuntsog, nos amis les porteurs zanskaris et un homme qui est descendu du village de Nierak et qui a l’air d’avoir vécu trois vies de suite vu sa peau très ridée, son âge avancé et son arthrose qui a diminué ses mains. Mais nous sommes tous ensemble à respirer l’humanité, certains auprès du feu du bûcher, d’autres empêtrés dans leurs affaires. Emilio vérifie tout son matériel en prenant soin de la caméra comme de la prunelle de ses yeux, “Arguiñano” nous fait des grosses frayeurs avec cette sorte de cuisine kérosène qui va à sa guise et saute parfois (chaque fois plus) en étant suivie de flambées d’un mètre qui nous fait nous mettre debout et le vieil villageois de Nierak se colle à mon ordinateur. C’est sûrement la première fois qu’il en voit en et le pauvre ne comprend rien, et encore moins lorsque je lui explique que les photos et le texte partiront dans l’air pour arriver dans l’espace et qu’ensuite ils descendront de nouveau et arriveront aux journaux que de nombreuse personne liront. Pour moi ce n’est pas encore très clair non plus, donc bon.

Les amis, il me reste encore quatre jours de dangers, en descendant par la voie gelée. Quelques frayeurs nous attendent sûrement au tournant. Le danger nous guette de toute part : des avalanches inattendues, des zones non gelées ou avec une glace très fragile, des parois escarpées sur les côtés du fleuve que nous devront esquiver. Enfin, encore des aventures en perspective. Nous les vivrons en faisant très attention jusqu’à arriver sains et saufs au bout du cours d’eau où cet enfant capricieux de fleuve Zanskar rejoint son père le fleuve Indo. En espérant que le trajet se fasse en quatre jours, je vous écrirai le cinquième de Leh, la capitale du Ladakh (Inde). Vous saurez alors comment s’est terminée cette aventure incroyable, merveilleuse et trépidante.

Jesús Calleja, perdu au milieu de l’Himalaya hivernal. »

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