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Du Rakytov au Borišov

Rédigé le 16/10/2010 - Lu 1901 fois
Du Rakytov au Borišov - Randonnée dans les Velka Fatra

Me voilà à 7h du matin à la supérette de Vyśná Revúca, à acheter 2 croissants et une brosse à dents, pour une somme dérisoire, faisant la queue au milieu de papys et mamies affairés à choisir le pain du jour. C’est qu’il ne faut pas trop traîner, le bus part bientôt. La vallée est desservie par un service régulier, ce qui nous permet d’éloigner notre point de départ un tout petit peu, afin de commencer à « Revúca-d’en-bas » et de gravir un sommet supplémentaire, « Rakytov », au passage.
Le bus pile à l’embranchement de la vallée Dolina Tepla, arrêt non-officiel que le chauffeur a consenti à faire. C’est par là que nous allons nous élever à travers bois en direction des pâturages et la crête principale des Velka Fatra.

Le début est relativement calme, le long d’une piste rectiligne, mais les choses se gâtent dès que l’on monte dans les sous-bois. Nous perdons sans cesse les marques jaunes du sentier, du fait que de nombreux arbres ont été coupés récemment. A un moment donné, nous perdons facilement 20 mn à insister à suivre un semblant de sentier qui aboutit en un cul-de-sac, aux abords marécageux d’un ressaut. Heureusement, c’est moi qui porte tout durant toute la durée de la montée, tel un sherpa, pour ménager les genoux de Dorota et ses cartilages ; elle me pardonne facilement cette erreur d’orientation, gambadant entre les débris de branches, alors que pour ma part je m’y enfonce à chaque fois au genoux.

Nous arrivons à hauteur d’une petite maisonnette à l’allure de refuge, fermée à clef, et d’un petit étang dans lequel nous observons des têtards de grenouilles. Petite pause, puis nous reprenons. Le sentier sort de la forêt, puis suit un pan de montagne incliné, qui prend en écharpe la base de Rakytov. Le parterre herbeux, pas encore vert, est couvert de crocus printaniers. Nous croisons les premières personnes de la journée, du moins les premiers randonneurs, au col Severné Rakytovské Sedlo, qui précède juste la cime. L’autre versant de la crête nous révèle le panorama sur les Mala Fatra, petit massif d’échelle similaire où nous avions passé 4 jours le printemps dernier, ainsi que les Tatras pointues, tout là bas au fond, qui luisent encore bien blanches.

Le sentier en crête monte encore quelques instants, de manière assez spectaculaire, sur la croupe étroite de cette montagne ovale. Nous trouvons quelques personnes au sommet, un groupe majoritairement composé de Polonais…
Il y a une petite croix, équipée d’une boite aux lettres, dans laquelle est rangé un « livre de visites ». Chacun y marque son bonjour, à sa façon. Nous le feuilletons rapidement : dommage que nous n’ayons pas plus de temps pour ça, certains paragraphes, dont quelques uns par des étrangers, sont assez divertissants. Le respect avec lequel est tenu à jour ce livre, et le style qui va avec, à 1600m, m’interpelle : c’est un paradoxe. Alors que certains détritus intolérables (canettes, poches de chips), jonchent trop souvent les espaces naturels des pays de l’Est, qui peinent à adopter une philosophie « écolo », c’est précisément dans ce même type de boite aux lettres, en certains sommets des Pyrénées, qu’à défaut de livre j’ai trouvé des emballages friandises et trognons de pomme; les randonneurs des Pyrénées étant pourtant (et quoi qu’on en dise) incomparablement plus propres sur les sentiers.

La descente de Rakytov, joli sommet individualisé, est assez importante. Dorota me demande, moqueuse « on a pris le bus pour monter autant et maintenant redescendre autant ? ». Qu’importe, l’itinéraire est varié et nous plait. Après un bref passage sur du plat, nous contournons une nouvelle excroissance de la crête, Minčol, en traversant une jolie zone de forêt. Plus loin, à nouveau, nous débouchons sur une pente aride de gravillons calcaires, avant de retraverser une zone de pâturages plats.

Nous atteignons ensuite une zone faite de reliefs calcaires chaotiques, recouverte de sapins et autres résineux, qui était nettement visible d’en bas de la vallée, et qui se nomme Čierny Kameň, (« rochers noirs »). C’est une mini-biosphère protégée, un parc dans le parc, qu’il est interdit de traverser. Le sentier la contourne cette fois-ci par la droite, versant Nord. Comme nous nous y attendions, c’est recouvert de neige. La demi-heure de traversée de l’endroit nous plonge temporairement dans une ambiance « forêt de haute montagne enneigée », plutôt sympathique. Nous ressortons à l’Ouest. Cette extrémité là de Čierny Kameň est encore plus « photogénique », de cet angle il se présente comme un piton calcaire, insolite et inattendu, crevant le parterre de pâturages et de crocus.
La suite consiste à contourner un grand cirque tout en s’élevant progressivement en direction de Ploská, l’un des plus hauts « sommets » des Velka Fatra, si l’on peut parler de sommet. Ploská est une grande sphère herbeuse. Le rayon de courbure est tellement régulier qu’il est impossible de voir précisément la suite du sentier, toujours cachée, ni de déterminer avec précision où se situe vraiment le sommet. Nous savons juste que nous passons côté Nord au moment où nous entrons sur un long névé peu pentu. Puis, nous redescendons sur l’autre versant en direction d’une nouvelle dépression de la crête, où poussent quelques arbres isolés, et où, sous le sommet d’une autre petite « montagne », se dresse fièrement le refuge où nous devons dormir, le « Chata pod Borišovom ».

L’endroit est magnifique. Nous passons devant deux ou trois cabanes de bergers inoccupées. L’activité pastorale, bien qu’absente en cette saison encore trop précoce, est devinable. Nous dominons la Dolina Lubochnianska, une très longue vallée (25 km, il paraît que c’est la plus longue de Slovaquie !), boisée sur toute sa longueur. Partout, nous surplombons des étendues infinies de moyenne montagne, faites de pâturages, et de forêts. L’impression d’éloignement, de dépaysement, est complète.
Et le refuge ! Quel refuge. Petit, certes, mais superbe. Nous le classons immédiatement dans l’un des plus sympathiques où nous ayons jamais dormi. Outre le cadre, il s’avère que l’intérieur, moderne et propre, est en même temps savamment décoré avec objets et autres outils de la vie d’autrefois, de décorations et motifs symboliques, propres à la région du Liptov.
Certes, il n’y a pas de véritable repas de servi, mis à part des saucisses avec tranches de pain, et autres petites friandises. Ce qui se comprend un peu, vu l’échelle « familiale » du refuge. Il n’y a pas non plus de douches, place oblige, nous nous contentons de nous laver comme possible avec l’eau froide du robinet.
Je m’attendais en effet à trouver un endroit sympa, vu ce que j’en avais lu, et j’ai pour l’occasion alourdi encore davantage un peu mon sac, par la présence d’une bouteille supplémentaire. C’est un « mix » de vins divers, faits de fonds de bouteilles récupérés à la fin de ma soirée d’anniversaire ; pas de quoi charmer un œnologue, mais après cette journée bien remplie, nous la savourons pleinement en regardant le paysage et les rayons du soleil qui baissent à travers la fenêtre du réfectoire.

Vingt minutes avant la tombée de la nuit, je décide de mettre un point d’orgue à cette journée en montant en haut de Borišov, le petit sommet qui surplombe de 150m le refuge, afin d’y admirer le panorama et prendre quelques photos du coucher de soleil. Dorota, déjà dans le duvet, y renonce.
Comme les autres de la journée, ce pic est herbeux, avec rocailles éparses et quelques restes de névés. Il n’y a pas un brin de vent, le calme est absolu. Je savoure jusqu’au dernier instant, quand les dernières rougeurs quittent le haut de Ploská, Čierny Kameň et autres Rakytov. J’envoie ensuite quelques SMS, car c’est la seule fois de la journée où le réseau est là. Je dois enfin m’extraire de l’endroit, car le froid devient mordant. Je dévale sans tarder vers le refuge, seul repère illuminé dans un désert d’estives sur lequel la pénombre tombe.

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Eric Visentin
Rédacteur
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