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Désert de pierre

Rédigé le 15/11/2012 - Lu 1258 fois
Après une nuit venteuse et agitée, nous quittons le Tso Moriri par une large vallée désertique et monotone. Ici, dans les plateaux infinis, je ne perçois pas l’horizon d’un objectif.

Le vent a continué de souffler au cours de la nuit. J’entends nos guides discuter sous la tente cuisine. J’ai l’impression, à tort, que la force du vent s’est engouffrée sous la grande toile, et a provoqué des dégâts. Je dors donc relativement mal. La journée d’aujourd’hui doit être courte. Aussi le réveil est plus tardif, ce qui me permet de grappiller quelques dizaines de minutes de repos supplémentaire, et de récupérer de la nuit agitée. Je suis le premier levé, et en profite pour rendre visite aux chevaux. Certains sont encore endormis.

Depuis le début du trek, nous observons l’attitude étonnante d’un des deux gardiens de chevaux. Ce dernier se met toujours en retrait, ne parle pas ou peu, si bien que nous nous demandons s’il n’est pas muet. Lorsque pour une raison ou une autre, nous sortons plus tôt des tentes, lui est déjà dehors, seul à l’écart, souvent dans une position accroupie. Serait-il autiste ? La question nous vient naturellement. En réalité, nous apprenons son appartenance à la caste des intouchables, les parias. Son statut ne l’autorise par exemple pas à entrer dans la tente cuisine. Est-il autorisé à adresser la parole en premier ? Nous n’avons pas la réponse, mais cela apparaît envisageable.

Cette hiérarchie des castes, au-delà d’être surprenante, nous est étrange et mystérieuse dans son fonctionnement. Surprenante, car l’ombre d’un représentant d’une caste peux suffire à rendre impure la nourriture d’un individu d’une caste supérieure. Etrange car elle classe les hommes en différents groupes, et ceci dès leur naissance. Le nom permet de connaître immédiatement la caste d’appartenance. Etrange enfin, car l’appartenance à une basse caste peut être compatible avec un haut rang social, et inversement. Toujours est-il que cette séparation des hommes en catégories et la complexité des relations qui en découlent permettent d’expliquer et de comprendre des attitudes parfois surprenantes.

Depuis que nous sommes redescendus à l’altitude de 4200 mètres, Vincent et moi avons étrangement besoin de prendre de grandes inspirations pour chercher notre souffle. Pourtant nous ne ressentions pas ou moins cette nécessité à une altitude plus élevée. C’est ainsi que nous quittons la vallée qui prolonge le lac Tsomoriri. Un désert de pierres et de sable coincé entre des montagnes brunes s’annonce. Chaque pas que nous faisons semble identique au précédent, dans un relief qui n’évolue pas ou progresse peu. La marche est monotone. Nous n’en éprouvons aucun plaisir particulier.

Mécaniquement, nous avançons, interrogeant la machine humaine sur l’intérêt de traverser une partie du globe pour se retrouver enfermés dans une situation telle. Pourtant, nous sommes certains que tout cela prendra dans quelques temps un sens réel. Ce sont des instants où le temps n’a pas de fuite. Le passé, le présent et le futur se confondent. La solution consiste à se déconnecter de la réalité, et de laisser défiler les kilomètres avec abstraction sur ce qui nous entoure. La marche n’est pas trop longue, pourtant c’est avec satisfaction que nous atteignons le camp du jour. C’est une manifestation classique du pouvoir de l’esprit sur la santé du corps. La baisse relative de régime du moral entraîne une fatigue physique, accompagné d’un certain dérangement de l’estomac. A moins que ce ne soit le contraire. Toujours est-il qu’étroitement liés, le physique et le moral se partagent la part belle, mais tout autant les instants plus délicats. Je sens peser depuis plusieurs jours la répétition du quotidien, la lassitude du décor et de la nourriture. Je ressens quelque peu la sensation d’isolement dans cette nature aux dimensions disproportionnées, dans laquelle je ne me sens pas totalement à ma place. J’envie les dentelures de pics et de crêtes à l’aspect rugueux.

Ici, dans les plateaux infinis, je ne perçois pas l’horizon d’un objectif.
Une longue partie de carte nous redonne le goût de la futilité. J’ai confiance, et déjà, au moment d’écrire ces notes, le moral se regonfle. De grands moments sont encore à écrire. Le premier vient avec le coucher de soleil superbe, aux reflets orangés et inquiétants, sur les montagnes de demain.

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Thierry Callewaert
Rédacteur
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Enseignant en sciences physiques, je profite de mon temps libre pour m'envoler vers de nouvelles destinations...Amoureux de voyages, passionnés par les rencontres, mon sac à dos n'est jamais bien loin...  ...


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