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Remontée du fleuve gelé

Rédigé le 01/04/2007 - Lu 2669 fois
"De la glace à perte de vue, aussi loin que notre regard puisse voir. Cette paroi rocheuse qui nous entoure finit par être oppressante. Cela fait des heures que nous marchons, le regard accroché à la glace qui précède le prochain pas, attentives au moindre changement de surface. Pas moyen de profiter du paysage sans risquer une belle chute. Il fait froid, le vent se lève et nous mord le visage, notre haleine se cristallise en givre sur nos écharpes et nos bonnets ; nos doigts en mouvement perpétuel pour éviter de se refroidir." - Récit d'un trekking hivernal au Zanskar au coeur de la chaîne himalayenne de l'Inde.

Il a été facile de rencontrer trois hommes habitant le Zanskar qui profitent de notre désir de remonter le fleuve pour rentrer chez eux. A la recherche d’authenticité, nous avons choisies de voyager dans les mêmes conditions en nous adaptant à leur nourriture composée de tsampa, thé au beurre salé, pâtes et riz.

Le jour du départ, nous rejoignons en jeep le village de Chilling à 80 kilomètres de Leh. Dernière agglomération reliée à notre civilisation, il n’y a plus d’autre alternative que de s’emparer des sacs à dos, et de remonter le fleuve sur une centaine de kilomètres.
Nos trois porteurs, Rabguez, père de famille tranquille et efficace, Tendzing, le benjamin de 20 ans dont c’est la première chaddar et Mémé lama, robuste quinquagénaire ayant préféré devenir commerçant plutôt que de subir les lois du monastère, nous accompagnent durant une semaine.

Le premier pas sur la glace est hésitant, comme s’il était inconcevable de marcher sur l’eau. Le bâton dans une main, attentif à rattraper le moindre faux pas. Des chutes et des glissades il y en a eu, toujours dans la bonne humeur, conscientes de cette traversée un peu unique.
Premier après-midi de marche sur la glace, premier bivouac dans une grotte. L’eau et le feu les premières préoccupations avant que la nuit tombe. Mémé Lama tranchant la glace à l’aide de ses mains en rapporte quelques blocs enfouis dans les plis de sa goncha (manteau de laine de mouton tissé et teint que portent tous les zanscarpas en hiver que nous avons aussi adoptés), tandis que Rabguez et Tendzig partent chercher du bois. Celui-ci étant rare, il faut s’éloigner de plus en plus pour en trouver.

Du thé, suivies de nouilles agrémentées de viande de yak, sont rapidement mis à cuire sur le feu qui, autre que nos mains gelées, sert aussi à faire sécher chaussures et chaussettes mouillées, élégamment tendues au-dessus des braises.
La nuit étoilée captive notre regard tandis que la pleine lune fait son apparition au-dessus des rochers.

Au début de l’hiver, l’eau bien vivante a lutté de toutes ses forces contre la glace qui se formait chaque nuit. Chaque jour le même combat, la vivacité de l’eau détruisant l’œuvre que la glace avait élaboré durant la nuit. Avec l’aide des températures négatives, cette glace a acquis en puissance essayant de s’emparer de tout le territoire et dans une dernière tentative, l’eau, de toute la force de son courant, a réussi à se soulever, boursouflant les plaques qui l’emprisonnaient. En témoigne les cratères au milieu de la chaddar ainsi que les mouvements figés dans la glace.
De la glace à perte de vue, aussi loin que notre regard puisse voir. Cette paroi rocheuse qui nous entoure finit par être oppressante. Cela fait des heures que nous marchons, le regard accroché à la glace qui précède le prochain pas, attentives au moindre changement de surface. Pas moyen de profiter du paysage sans risquer une belle chute. Il fait froid, le vent se lève et nous mord le visage, notre haleine se cristallise en givre sur nos écharpes et nos bonnets ; nos doigts en mouvement perpétuel pour éviter de se refroidir. La glace soudain se rompt sous nos pieds, les milliers de particules que forment la surface se brisant net sous le poids de notre corps. L’univers qui nous attend 15 ou 30 cm plus bas sous la deuxième couche est à chaque fois différent. Cela peut-être une surface bien dure sur lequel le pied accroche ou de l’eau dégelée bien froide. C’est alors sauve qui peut vers les rochers les plus proches. La résonance sourde du fleuve opprimé sous les amas de glace nous rappelle que nous sommes les hôtes d’un fleuve tumultueux, providentiellement dompté par la rigueur de l’hiver.

Nous marchons parfois les uns à côté des autres ; le plus souvent les uns derrière les autres, attentifs à l’endroit où celui qui nous précède met ses pieds et aux conséquences sur son équilibre. Que de fois nous n’avons pas regardé les bottes de Mémé Lama se soulever en cadence régulière, le pied légèrement tourné vers l’extérieur pour mieux assurer l’équilibre de son lourd chargement !

Depuis trois jours, les gorges de la chaddar nous enserrent entre leurs parois rocheuses. Notre regard partagé entre l’envie de se perdre dans l’immensité des roches striées qui nous entourent et la nécessité d’être attentif aux particularités du terrain peu commun que nous foulons. Nos porteurs ploient sous leur charge et adoptent la démarche des pingouins sur la banquise, tout en gardant un pas léger, réceptifs à la friabilité de la glace, ils adaptent leur cadence aux caprices du fleuve.

Des lézardes, des boursouflures, des lignes de rupture strient le cristal blanc que nous foulons, brisons, écaillons, sans trêve jusqu’au coucher du soleil. Dans l’univers minéral des gorges, l’ombre et la lumière prennent possession de l’espace. Une force invisible semble vouloir propulser les montagnes vers le ciel. Des milliards de stries obliques lézardes la roche qui prend des allures de feuilletés ou même, donne l’impression que des livres géants ont été renversés du ciel et se sont affaissés sous le poids des siècles. Nous autres, si petits, si frêles, petits points noirs, titubons, maladroits à leurs pieds.

Obstacle inattendu dans notre progression, un petit monticule de glace d’une hauteur ne dépassant pas deux mètres. Cette ridicule excroissance nous arrête net ! Impossible de la contourner sans finir dans les eaux glacées de la Zanskar. Partir à l’assaut de la glace demande beaucoup de stratégie, les tentatives pour grimper la pente échouent lamentablement. C’est alors que Mémé Lama retrousse ses manches, plonge ses mains dans l’eau pour en ressortir une grosse pierre et, de toutes ses forces tape contre la glace pour l’abîmer. Après chaque coup, la pierre glisse sur la pente verglacée. A force de persévérance, un trou est esquissé pour la pointe du pied. Rabguez, parvenu au sommet du monticule se colle contre la paroi pour mieux appréhender les sacs que nous lui passons. La technique consiste à immobiliser les pieds de Mémé Lama afin qu’il puisse de toute sa hauteur et surtout de tout son poids, hisser les sacs.

Au fur et à mesure de notre avancée, les groupes descendant la chaddar sont de plus en plus nombreux : des enfants montent sur Leh, à temps pour la rentrée des classes qui ne va pas tarder. Ils sont de plus en plus nombreux, leurs études sponsorisées par des occidentaux, à quitter la vallée avec l’ambition de faire des études supérieures. Les écoles du Zanskar, en effet, ne leur permettent pas d’achever le cycle de leur scolarité. Nous nous demandons en les voyant si, une fois adultes, ils souhaiteront revenir dans leur village d’origine, en marge des autres vallées ? Quel est l’avenir de ces 10 000 habitants du Zanskar ? Le Ladakh et l’Inde ont tellement à leur offrir d’un point de vue matériel, pourquoi s’entêter à vivre comme leurs parents ?

Les nuits se ressemblent, chaque jour une nouvelle grotte. Bien au chaud dans notre duvet, enveloppées dans notre drap polaire, nous frissonnons à l’idée de nous lever, retardant l’instant de la décision jusqu’au moment ou l’échéance du thé chaud ne permet plus de reculer. Commence alors le savant démontage : plier, dégonfler, rouler, chacun des acteurs de la nuit dans sa housse respective. A peine le temps de tout emballer, le curry de nouilles est prêt, avalé en toute hâte par nos guides qui auront besoin d’énergie. Ils n’ont de cesse de nous resservir et, si l’on n’y prend garde, nous écopons d’un deuxième bol. Le froid déchargeant les batteries, je suis obligée de dormir avec des dizaines de piles plus le sabot de mon appareil photo. Cela me demande beaucoup de rigueur car la tentation de ne pas le faire le soir est grande : engoncée dans un sarcophage, je n’ai alors plus le loisir de bouger durant la nuit.

Chaque jour la chaddar nous réserve de nouvelles surprises. Ce matin c’est un passage de glace étroit qui a par magie survécu entre la paroi et la rivière. Je m’empresse de sortir mon appareil photo pour immortaliser en contre jour Rabguez avançant pas à pas, le corps plaqué contre la roche. M’engager est une autre paire de manche, avec la protubérance de mon sac photo, l’équilibre de mon corps est attiré vers la rivière. Sans complexe, je me mets à quatre pattes, rampant sur la glace bien lisse. Ce n’est pas aujourd’hui que je tomberai !
Sable mou dans lesquels les pieds s’enfoncent, roche lisse sur lesquelles les chaussures glissent, galets peu stables qui font vaciller l’équilibre : que de pièges à éviter. L’univers autour de la chaddar n’est pas de tout repos. Notre préférence est marquée pour la glace, mais lorsque nos pieds, brisant une fine pellicule de glace s’enfoncent jusqu’aux mollets dans un fracas de verre brisé, il nous faut nous rendre à l’évidence du choix de continuer sur les rochers.

Les montagnes qui nous environnent en cette cinquième journée se font moins hautes ; nous sortons du canyon, nous avons vaincu la chaddar. Une dernière traversée sur la glace avant d’emprunter définitivement les chemins rocailleux. Deux jours de marche nous séparent encore de Pipiting. Interminable chemin, les lignes d’horizon n’en finissent pas de disparaître derrière d’autres lignes d’horizon.

Les villages de Zangla et de Tongde reçoivent notre visite. Les premières maisons du Zanskar, le premier accueil dans des familles, toujours accompagnées de nos guides. Mais comme si l’essentiel était ailleurs, comme si ce voyage ne commencerait réellement que le jour où nous partirions toutes les deux à la découverte des différents villages, nous avons hâtes d’arriver à Pipiting, dernière épopée de la chaddar.


Texte & Photos : Marie-Laure VAREILLES ; Esquisses : Ansatu Schlumberger

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Marie-Laure vareilles
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