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Le gustor de Phuktal

Rédigé le 01/04/2007 - Lu 2687 fois
"Un peu lassées de cet environnement de gorges encaissées, nos yeux n’en sont que plus éblouis lorsque dans un évasement, Phuktal apparaît, baigné de lumière. Une enfilade de chortens blancs meringués ponctue notre progression jusqu’aux falaises modelées aux formes étranges où se niche le monastère. " - Récit d'un trekking hivernal au Zanskar au coeur de la chaîne himalayenne de l'Inde.

Un peu lassées de cet environnement de gorges encaissées, nos yeux n’en sont que plus éblouis lorsque dans un évasement, Phuktal apparaît, baigné de lumière. Une enfilade de chortens blancs meringués ponctue notre progression jusqu’aux falaises modelées aux formes étranges où se niche le monastère. Autour de la sombre cavité qui abrite la gompa s’agglutinent d’innombrables petites cellules de moines toutes blanches. De loin, cela ressemble a autant de petits sucres superposés les uns aux autres, agrippés comme ils peuvent au hasard des aspérités de la roche. Tout en haut, comme s’il puisait sa force de l’énergie du monastère, veille un vieux cèdre solitaire.

La verticalité du site se fait ressentir dans nos jambes. Des marches de géant, irrégulières et éreintantes sont le passage qu’il nous faut emprunter, où que nous allions.

Sur une vaste terrasse abritée du vent, assis en tailleur, côte à côte, une trentaine de moines prient, un bol en bois posé devant chacun d’entre eux. Nous arrivons à point. A peine le temps de sortir nos gamelles et les voilà remplies d’énormes louches de riz pâteux à la viande et aux abricots. La nourriture coule à flots. Au fin fond du Zanskar, cela nous surprend. D’où viennent ces énormes blocs de beurre que l’on manipule en cuisine ? ces prodigieuses quantités de riz baignées et tous les morceaux de fromages, de tsampa que les moines s’amusent à lancer aux corbeaux ?

La fête à laquelle nous allons assister nous le confirme, les Zanskarpas, sont religieux dans l’âme et, l’espoir de tout bouddhiste est d’atteindre l’éveil, de mettre fin à l’enchaînement des réincarnations. Les moines qui vouent leur vie à la prière sont sur la bonne voie, et comme nous le dit Sonam, beau-frère de Dolma Lamo, si les villageois n’ont pas le temps de s’adonner à la prière toute la journée, ils délèguent les moines du monastère dont ils dépendent, notamment en leur apportant de quoi se nourrir. De ce fait, ils sont nombreux durant le Gustor, à faire des dons, en argent ou en nature.

Les pèlerins arrivent. Lourdement chargés, en file indienne, ils marchent parfois depuis plusieurs jours. Les moines les accueillent dans leur cellule, l’occasion de grandes retrouvailles. Le monastère se remplit, les toits sont envahis par des monceaux de bois, l’escalier principal est l’objet de cavalcades des plus jeunes. Chacun musarde, seul ou par petits groupes, les nouveaux arrivés serrant la main de ceux qu’ils connaissent.

Rassemblement de femmes le long du grand escalier, bientôt suivi des pèlerins. Chacun se place où il peut, y compris sur les toits, jusqu’à l’arrivée d’une chèvre et d’un yak : la cérémonie du Gustor vient de débuter, elle sera marquée durant ces deux jours par les prières des moines qui vont plus particulièrement prier pour la prospérité des récoltes. Le moment le plus important a lieu le deuxième jour lorsqu’une statue de tsampa appelée torma est fracassée sur le chemin. C’est en grande procession, accompagnée de cymbales et d’instruments à vent, qu’elle est portée par les moines, et escortée par les pèlerins, jusqu’à l’extérieur du monastère. Cette statue, ornée d’une tête de mort, symbolise la face négative, la part démoniaque de chacun d’entre nous qu’il faut détruire. Sa destruction marque la fin des cérémonies.

Bravant le froid et l’inconfort les zanskarpas s’empressent les deux soirs d’assister au spectacle organisé par le village de Surle. Assis dans la pente, au pied du monastère, ils rient aux éclats en découvrant la parodie de la vie d’un célèbre moine. Isolés dans leurs villages, préoccupés principalement de leurs récoltes, ils ont rarement l’occasion de se distraire.

Durant notre séjour, nous nous baladons librement ; la gourmandise et la curiosité nous ramènent souvent vers la haute et sombre cavité noircie de suie où l’on fait la cuisine. Deux marmites monumentales y subissent sans trêve la morsure d’un grand feu de bois, régulièrement ré alimenté. Chaque soir un moine nous accueil dans sa cellule afin de partager son repas. Les deux seules étrangères, nous sommes l’objet d’une grande curiosité et suçitons beaucoup de fou rires.

Les moines en prière sur la terrasse, les musiciens dans l’obscurité de la gompa, la perspective du monastère de Phuktal, des portraits de femmes, les sujets d’esquisses ne manquent pas pour Ansatu qui passe de longs moments à peindre, seule dans sa cellule. Malgré tous ses efforts, l’aquarelle gèle sur le papier. Se procurer de l’eau est en soit un exploit. Mais compulser les croquis réalisés jusqu’à présent est a lui seul une source de motivation pour continuer. Les zanskarpas, habitués aux peintures des monastères, ont beaucoup de curiosité pour son travail. Voir un sujet regarder le portrait de sa propre esquisse est souvent un moment plein d’émotion.


Texte & Photos : Marie-Laure VAREILLES ; Esquisses : Ansatu Schlumberger

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Marie-Laure vareilles
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