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Sortie des cols par la Jumlam

Rédigé le 01/04/2007 - Lu 2547 fois
"Les journées se sont succédées, la boucle est bouclée, il est temps de quitter le Zanskar. Les conditions d’enneigement exceptionnellement basses nous permettent d’emprunter le col de la Jumlam durant la troisième semaine de Mars." - Récit d'un trekking hivernal au Zanskar au coeur de la chaîne himalayenne de l'Inde.

Les journées se sont succédées, la boucle est bouclée, il est temps de quitter le Zanskar. Les conditions d’enneigement exceptionnellement basses nous permettent d’emprunter le col de la Jumlam durant la troisième semaine de Mars. Sonam qui prend très au sérieux notre sécurité nous a mis entre les mains de spécialistes de ce chemin. Quatre hommes vont nous guider à travers les lits de rivière et les cols. Les achats de nourriture effectués à Padum, nous rejoignons nos guides à Zangla, point de départ du trek. Prévenus le matin même, ils s’organisent pour réunir leur équipement, compléter les provisions des huit prochains jours, répartir les charges entre eux.

Sitôt prêts, nous nous mettons en route. Nous quittons le Zanskar. Le chemin emprunte un canal d’irrigation pour l’eau. L’eau justement est une de leurs plus grandes préoccupations en raison du faible enneigement de ces deux dernières années. Ils n’échappent pas non plus aux dérèglements de la météorologie mondiale. Sans neige, les glaciers ne sont plus alimentés, sans eau, les terres ne sont pas irriguées.

Quel avenir pour ces habitants d’un autre monde ? Pendant notre séjour dans la vallée, l’armée indienne a décidé de faire un chemin le long des berges de la Zanskar et, à terme, une route. L’épopée de la chaddar sera révolue, les Zanskarpas sortiront de leur isolement. Ce choix très coûteux est en aucun cas une volonté de développer l’économie de la vallée mais une décision stratégique militaire. En raison de l’éternel conflit avec le Pakistan qui n’a jamais accepté le tracé initial des frontières, l’Inde cherche à tout prix un accès hivernal routier jusqu’au Ladakh pour l’envoi de troupes et de matériel.

En s’enfonçant dans le canyon étroit, nous tournons définitivement le dos à la vallée. Un dernier regard en pensant à ceux que nous quittons, leur hospitalité, leur générosité. Que de moments partagés dans leurs cuisines, chacun y mettant de la bonne volonté pour comprendre l’autre. L’instant ou nous étions autorisées à les aider dans la confection du repas nous permettait de savoir que nous avions franchies une étape.
Premier camp, première nuit à la belle étoile. Ravis de cette excursion, nos guides ont transporté deux bouteilles d’alcool maison, véritable tord boyaux qui les met de bonne humeur. Demain est un grand jour, celui du passage du premier col qui avoisine les 5000 mètres. C’est le premier pas vers un retour dans notre monde. Huit ou neuf jours de marche nous séparent encore du Ladakh.

Connaissant parfaitement le terrain, ils savent où s’approvisionner en bois et faire un feu de camp en un temps record. Une dernière cola (tsampa mélangée à du thé salé du beurre et du sucre) pour nous donner l’énergie nécessaire afin d’affronter les 1000 mètres de dénivelés qui nous séparent du col. La pente du chemin en lacets s’intensifie régulièrement, nous avons hâte de dominer, enfin, notre environnement. Le col s’annonce, le froid s’amplifie, le vent se lève, mais au moins nous y sommes : tout autour de nous des sommets enneigés ; aucun repaire visuel, aucune trace de vie humaine. Seule la présence d’un chorten témoigne du passage de caravanes. Le versant de l’autre côté est plus enneigé, la descente assez raide est suivie d’une traversée en éperon, sur un chemin étroit, à pic. Il ne faut pas s’y attarder. Nous ne nous arrêterons que lorsque le danger sera passé, plus tard dans l’après-midi autour d’une tasse de thé. La chaddar, de nouveau, étroitement bouleversée, très belle, le pas glissé se retrouve instantanément. L’ouverture d’une large vallée annonce le campement. Pas une seule brindille pour alimenter le feu, pas plus qu’il n’y a d’eau. C’est avec beaucoup de difficultés que nous récoltons des crottins, une maigre flambée pour un frugal repas. Balayé par le vent, l’endroit est glacial, aucune cavité pour s’abriter. Nous nous souviendrons de cette nuit comme étant l’une des plus froide, recroquevillées derrière un muret en partie détruit. Pas même un thé le lendemain, il faut marcher deux longues heures avant de trouver soleil, bois et eau, le paradis.

Ce trek longe les cours d’eau qu’il faut traverser en permanence. Dans le meilleur des cas, il suffit de sauter de pierres en pierres. Parfois un pont de branchages ou un tronc sur lequel marcher en équilibre. Mais lorsque les berges sont trop éloignées, pas d’autre solution que de se déchausser, pénétrer dans l’eau glacée, traverser en se concentrant pour ne pas glisser, un bâton dans une main main, les chaussures dans l’autre, l’appareil photo autour du cou. Six, sept fois de suite ; ce sont des gelures assurées, des chaussures et des chaussettes à faire sécher le soir au-dessus du feu, vive la marche !

Les canyons que nous longeons sont enserrés dans des parois verticales aux couleurs rouges, ocres et gris bleu. Les roches feuilletées aux lames verticales se prolongent vers le ciel. Cette élévation semble vouloir nous sortir de notre isolement.

La tsampa quotidienne a usé mon appareil digestif, je m’en rends compte à deux heures du matin en sortant rapidement de mon duvet, il est temps de rentrer sur Leh. Il faudra être patient car il n’y a rien d’autre à manger et un autre col à 5000 mètres s’annonce, le dernier. Labyrinthique celui-la. Nous nous retournons fréquemment dans notre progression pour nous assurer que les guides, lourdement chargés, nous suivent.

La vallée de la Markha s’ouvre devant nous : des troupeaux de chèvres, des maisons habitées, des habitants qui vaquent à leurs occupations et surtout des arbres. Cela fait si longtemps que nous n’en n’avons pas vu en nombre ! Véritable retour à la vie dans un endroit des plus fertiles. Après deux jours de marche, dont une nuit sous la neige, le village de Chilling où avait commencé notre trek fin janvier, s’annonce. La rivière Zanskar nous en sépare, et pas de pont à l’horizon. Une boîte à savon suspendue à un câble, le long duquel il faut glisser à la force des poignés, tel est le dernier cadeau que nous réserve ce trek. Cela fait douze ans que je rêvais de ce moment !

Une dernière marche de trente kilomètres le lendemain pour rejoindre la route principale. La course pour ne pas manquer le dernier bus qui rentre sur Leh. La joie d’avoir accompli notre projet, le soulagement de rentrer, la nostalgie des familles que nous avons quittées. Une belle aventure humaine.


Texte & Photos : Marie-Laure VAREILLES ; Esquisses : Ansatu Schlumberger

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Marie-Laure vareilles
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