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L’inversion

Rédigé le 04/03/2007 - Lu 2465 fois
L’inversion - Carnets de voyage Island Peak et Mera Peak - Carnet de course d'Alpinisme au Népal

Vendredi 13 octobre : L’inversion

Moi qui ne suis en rien superstitieux, dans ce pays empreint de rituels à toute heure de la journée, de comportements dictées par des raisons religieuses ou superstitieuses, je me surprends à noter que nous sommes vendredi 13. J’en discute avec mes amis népalais, et leur dit qu’en occident ce jour sera totalement paralysant pour certaines personnes qui n’oseront entreprendre quoi que ce soit de peur qu’il ne leur arrive malheur. Ici cette date ne représente rien de particulier et ça les fait bien rigoler de savoir qu’on peut accorder sa vie à cette superstition, pour eux pas de problème tant qu’on continue à contourner les monuments sacrés par la gauche, tout ira bien ! En effet nous croisons une multitude de rochers sur lesquels sont sculptés des prières, de sortes de « cairns » (les chortens) qui jalonnent la route, de stupas (colonnes érigées en l’honneur d’une divinité) qu’il faut à tout prix contourner dans le sens horaire, tout comme les nombreux moulins à prière, rouleaux contenant chacun une prière qu’il faut faire tourner dans ce même sens, sans quoi nous nous attirerions les foudres de la divinité concernée. Mes croyances personnelles sont tout autres et ne tiennent aucunement compte d’un sens de rotation, mais par respect pour les croyances de nos hôtes et aussi parce que cela a un aspect ludique, nous nous prêtons volontiers à ces petits rituels et faisons une « compète » avec Seb en comptabilisant le nombre de poteaux ou rochers sacrés que l’autre oublie de contourner dans le bon sens… A ce jeu-là il se révèlera beaucoup moins étourdi que moi, et j’arrête rapidement de jouer. Nos amis bouddhistes ne s’offusquent absolument pas de notre « petit jeu », au contraire. Ils sont extrêmement tolérants, d’ailleurs les porteurs sont dispensés de certains de ses contournements qui exigent parfois des détours qui nous font descendre puis remonter d’une dizaine de mètres pour contourner un de ces rochers de plusieurs centaines de tonnes entièrement gravés de prières (le fameux mantra « Hum Mani Padme Oum »), ce qui leur donne d’ailleurs un coté très esthétique.

Ce matin nous avons enfin décidé de débuter le trek et de quitter Lukla ; mais au lieu de nous diriger vers le sud-est en direction du Mera Peak, nous allons filer plein nord dans la vallée de la Dud Koshi en direction de l’Island Peak. Nous avons décidé d’inverser le sens de notre parcours (non pas pour se mettre en conformité vis-à-vis d’une divinité quelconque) mais car le temps ne se décide pas à s’améliorer, et toute la partie du trek située dans la vallée qui remonte vers l’Island peak peut se faire dans des lodges, ce qui est impossible dans la vallée qui mène au Mera, beaucoup plus sauvage et non parsemée de lodges salvateurs en cas de pluie… Nous allons donc d’abord faire la partie du trek qui nous permettra de nous abriter, avant de redescendre via le col de l’Amphu Lapste dans la vallée plus sauvage de l’Inkhu Khola, qui nous mènera au Mera.
Pour ce faire nous allons repasser par Ghat, et donc nous aurons perdu en tout et pour tout 48h, soit les 2 jours de sécurité que comportait notre programme…. Ça veut dire qu’à partir de maintenant, soit il faut regagner du temps en faisant des étapes plus longues, soit nous n’avons plus aucun « joker » en cas de mauvais coup (météo ou difficultés d’acclimatation….)
Nous profitons du passage à Ghat pour prendre le lunch chez Janbu. On plaisante en imaginant qu’en revenant comme ça à l’improviste au bout de 2 jours on ne trouve Mme Janbu occupée avec un autre ! En fait c’est un lama qui est présent chez Janbu, il fait des incantations en se désaltérant du thé que lui fournit Madame et en se repaissant des plats qu’elle lui apporte. En contrepartie il lui garantit la protection des dieux sur sa maison, sa famille, ses amis, son travail, etc, et surtout lui apporte des nouvelles des autres habitants de la région chez qui il passe et qui vivent parfois dans des recoins très isolés de la vallée. Le moine est un lien social très fort chez les sherpas, qui leur permet aussi de garder ce contact et ce sens de l’hospitalité, que nous avons perdu depuis bien longtemps dans nos sociétés « civilisées » où nous ne connaissons pas nos voisins de palier.

Le temps est couvert mais il ne pleut plus, si ça se maintient nous irons au-delà de Phakding et dormirons sous tente. On va certainement griller un peu les étapes de l’acclimatation à cause de ces 2 jours perdus, j’espère que ça ira malgré tout.
Nos porteurs sont joviaux et dynamiques, comme toujours, ils sont vraiment incroyables !
Ils se passionnent pour nos appareils photos et caméras, et adorent qu’on leur montre les clichés que l’on prend d’eux. Ce sont alors de grandes parties de rigolades où ils se fichent de la tête de leur copain qui fait la grimace sur écran miniature… rarement nous sentirons trace d’envie ou de jalousie envers nous qui possédons tout ce « bonheur matériel », eux le bonheur ils semblent l’avoir apprivoisé pour toujours et nous le rendent dans leur sourire permanent et leur joie de vivre qui transparait malgré leur pauvreté et la dureté de leur condition. Quelles leçons de vie ils nous donneront tout au long de notre trek !

Ça y est, mon stylo a rendu l’âme au 3° jour d’écriture… j’ai eu la bonne idée d’emmener de chez moi le seul stylo qui était à 90% vide… heureusement Seb qui n’est jamais à cours de moyens m’en prêtera un des siens… Merci copain !

Dans l’après-midi c’est parti pour Jolatse en suivant Kadje qui nous emmène au rythme « pole-pole » comme on dit en Tanzanie, ou encore « Bistari – bistari » en népalais, ce qui signifie « slowly » dans le langage de secours des trekkeurs francophones que nous sommes, l’anglais. En fait c’est plutôt du « népanglais » que nous baragouinons à longueur de journée avec les autochtones.
Au début Kadje nous propose une halte à chacune de ces zones spécialement aménagées pour que les porteurs puissent reposer leur hotte et souffler un peu, mais au bout d’un moment nous sommes lassés par ce rythme trop fréquent de « breaks » et on grille les pauses. Toujours aussi impatients, ces français, nous n’avons pas encore adopté le rythme népalais, pressés que nous sommes de rencontrer les hautes montagnes.

Mauvaise surprise : au pont de Phakding nous tombons sur des maoïstes. Ils nous rackettent de 100 Rs par jour de trek et par personne, ce qui nous fait au total 5500 Rs, de quoi faire vivre un porteur et sa famille pendant plus de 3 mois. Janbu est furieux et il essaie de parlementer avec eux, mais ils ne veulent rien savoir, ils parlent même de le faire payer lui, en tant que guide ! Lui et sa famille vivent ici depuis des générations, alors que c’est la première année que ces jeunes venus des basses vallées se sont installés dans la vallée de la Dud Koshi qui mène au Khumbu (vallée de l’Everest), de loin la plus fréquentée par les trekkeurs, manne providentielle.
Janbu leur dit que c’est sa vallée, qu’il paie déjà des impôts gouvernementaux et certainement une « taxe » aux maoïstes. (comme peut l’exiger le FLNC en corse vis-à-vis des commerces installés sur l’ile…) Il leur demande où va l’argent, quelle est la contribution des maoïstes à l’éducation des enfants, à l’entretien des routes et des ponts, à l’accès aux soins des familles dans les vallées reculées, à la condition des porteurs, mais ne reçoit comme réponse qu’un vague « pay the tax !».
Ces maoïstes sont jeunes, inexpérimentés, certainement manipulés, en tout cas déboussolés et délaissés par le gouvernement en place, corrompu et incapable d’offrir à sa population des perspectives d’avenir. Reste que si les 65 partis représentés au parlement népalais se comportaient tous comme ces maoïstes, il faudrait prévoir un sacré budget « racket » et une bonne journée de paiements ! Nous sommes écœurés de payer une telle somme qui servira certainement à financer l’achats d’armes, d’alcool, et permettra à ces jeunes oisifs de continuer à glander derrière leur barricade de fortune ornée du drapeau rouge au marteau et à la faucille, pendant que nos porteurs s’évertuent à porter des charges sous leurs yeux juvéniles et aveuglés…. Combien nous aurions préféré leur donner cette somme, à nos amis sherpas.

Ce soir on a monté les tentes à Jolatse. L’une est soi-disant prévue pour quatre personnes, mais nous ne l’utiliserons qu’à deux (de marque chinoise ? « Kelty », c’est une tente géodésique pas mal conçue mais dont les fixations du double toit sur la structure ne tiennent plus…) et une tente biplace largement remplie par le matériel d’un seul individu de marque inconnue (seul un morse est dessiné sur la toile) de type tunnel, plus petite et moins pratique. Nous alternerons chaque soir pour dormir tour à tour dans la grande tente et dans le « morse »…
Nous n’avons fait que 400m de dénivelé positif aujourd’hui, et autant de déniv négatif. Nous nous retrouvons donc à passer une nouvelle nuit à 2800m d’altitude, on n’a pas monté d’un mètre depuis Lukla, cela fait maintenant plus de 3 jours, pas très bon pour l’acclimatation, tout ça !
Janbu a la grippe et a du mal à suivre notre rythme. Il est fiévreux, a des courbatures, mal aux articulations, tousse, pourtant il s’accroche et nous suit. On lui file des doliprane et des strepsils, en espérant qu’il se retapera rapidement. Quand à Gérard et Sébastien, ils ont une forme incroyable et courent comme des chamois. Les entrainements que nous avons faits ensemble avant de partir ont été bénéfiques pour cela, mais aussi et surtout pour apprendre à se connaitre, comprendre nos réactions. En cas de coup dur il sera indispensable que nous puissions compter les uns sur les autres, et que les décisions prises ne soient pas contestées. Je sais qu’avec ces deux gars-là nous sommes capables d’exprimer nos difficultés et de prendre ensemble les décisions qui s’imposeront. Une telle solidarité est indispensable dans une expé de ce type, et j’apprécie la franchise et la confiance que je peux avoir en mes deux amis et compagnons d’altitude. Cette complicité se traduit par pas mal d’humour et de « charriage », mais toujours dans le respect de la sensibilité des autres.

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Sylvain PERRET
Rédacteur
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