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Une haute nuit

Rédigé le 04/03/2007 - Lu 2224 fois
Une haute nuit - Carnets de voyage Island Peak et Mera Peak - Carnet de course d'Alpinisme au Népal

Jeudi 26 octobre : (Khare 5150m à High camp 5800m) une haute nuit

Grasse mat jusqu’à 7h30. Le pauvre Harsum s’est fait harceler pour nous faire le thé alors qu’on restait tous au lit. J’ai refait le monde en népanglais hier soir avec un jeune guide sympa, du coup je me suis couché tard (21h au moins). J’ai bien dormi sans avoir besoin de somnifère, pas de problème d’acclimatation, tous les indicateurs sont au vert.
Ce matin a consisté en de longs préparatifs pour que tout soit OK au high camp où nous allons dormir cette nuit, à 5800m d’altitude. Nous allons monter de la nourriture, le matériel d’ascension, et de l’eau bouillante dans des thermos car nous n’aurons pas de réchaud. Du coup nous partons vers 12h30, bien après toutes les autres équipes.

Après une matinée superbe, les nuages arrivent ainsi que le vent. L’attente est longue, et je commence à sentir monter la pression. Je piaffe de monter vers ces beautés glacées que je contemple d’en bas depuis ce matin. Harsum viendra avec nous pour monter une partie du matos, puis redescendra dormir ici, à Khare, pour remonter le lendemain matin afin de tout redescendre. Quelle vie…
Nous sommes donc partis en début d’après-midi pour une interminable montée au high camp. Il faut traverser un glacier en contournantr par le haut d’une très large combe les zones de crevasses, avant d’arriver au Mera La à 5450m. Puis nous remontons une immense pente neigeuse qui n’en finit pas… à chaque ressaut on pense que c’est le dernier et non, il y en a encore un autre derrière ! En plus il s’est mis à neiger plein pot, et dans le brouillard on ne voit rapidement plus la trace. Pas question de laisser Harsum redescendre seul entre les crevasses dans ces conditions, d’autant plus qu’il est dans un jour sans : on l’attend de longues minutes (parfois 10 à 15) pour ne pas mettre trop de distance entre lui et nous dans cette purée de pois. Il tousse, je suis persuadé qu’il ne prend pas le traitement antibiotique que j’ai finit par lui donner après l’épisode des australiens. Je suis un peu soucieux à son sujet, sentiment qui fait vite place à une forte inquiétude, voire à une peur panique lorsque, enfin arrivés au high camp, nous ne le voyons pas arriver après 20 minutes d’attente. On ne voit personne sur le chemin aussi loin que le brouillard nous le permet. Les coups de sifflet de Kadje restent sans réponse. L’attente m’est insupportable, je ne peux plus tenir en place et décide de redescendre pour aller à sa rencontre, Kadje m’emboite le pas. Nous finissons par apercevoir sa silhouette dans le brouillard, soulagement ! Mais il est totalement épuisé et n’arrive plus à monter sa charge pourtant inférieure à 20kg. On a beau être sherpa, l’altitude fait son travail de sape et Harsum en a été victime aujourd’hui. Nous le déchargeons du contenu de sa hotte et reprenons le chemin qui monte vers le camp.
Par contre la question de son hébergement est loin d’être réglée : comme il était sensé redescendre, il n’a ni sac de couchage, ni tapis de sol, ni vêtements pour dormir à cette altitude. Heureusement une grosse expé a monté une tente mess pour ses porteurs, et accepte de l’héberger parmi eux (moyennant finances).

L’organisation de Kadje qui consiste à tout préparer à l’avance au camp de base se révèle une mauvaise solution, les galettes genre chapati passent mal à cette altitude et l’eau a déjà trop refroidi. Il finira par acheter un repas lyophilisé chez les sauveurs de notre porteur…
Arrivés bons derniers au camp, nous nous installons sur un des rares emplacements encore disponibles, parmi les plus mauvais bien entendu : une espèce de vire en pente, toute de glace et de rocher sans aucune possibilité de planter le moindre piquet, et sans aucun gros caillou disponible ! Pour un « high camp » d’un des trekking peaks les plus fréquentés, je ne comprend pas que la zone ne soit pas aménagée au minimum depuis les années qu’elle doit servir, nous ne sommes tout de même pas la première tente à nous installer sur cette pseudo-dalle !

En plus je trouve l’endroit assez exposé, les tentes sont situées juste sous une falaise constituée de blocs qui tiennent plus ou moins les uns sur les autres, pas rassurant.
Nous voilà obligés de monter la tente sous la neige, à la frontale, dans un endroit totalement inadapté, avec Harsum malade, en plus impossible de retrouver les épingles à nourrice que Seb avait fournies pour pallier à nullité des clips népalais qui fixent le double toit sur la toile intérieure, c’était trop pratique ! Tous les autres prétendants au sommet se reposent au chaud dans leur duvet depuis des heures en buvant du thé, et nous nous grenouillons dans la neige après une dure journée, c’en est trop, et je rejette sur Kadje la responsabilité de cette situation pour avoir pris les mauvaises décisions : montée trop tardive au high camp, Harsum pas équipé pour cette nuit, la nourriture préparée le matin pas adaptée, la tente dépossédée de ses épingles… Je suis d’une humeur massacrante, Kadje le sent bien et redouble d’efforts pour essayer de me satisfaire, ce qui a pour effet de m’énerver encore plus !
Le soir, dans le calme retrouvé de la tente, je m’en excuserai auprès de lui, il a été admirable, alors que j’ai retrouvé mon caractère de cochon qui resurgit quand quelque chose me contrarie.

J’ai du caler mon tapis de sol avec des vêtements pour ne pas rouler sur Kadje toute la nuit tellement le sol est en pente. Voilà qui arrête la dérive latérale de mon duvet, mais en ce qui concerne la dérive axiale je n’ai trouvé qu’une seule solution : venir en butée contre la toile de tente et redescendre ma doudoune-oreiller en conséquence, ce qui condamne une des 2 entrées de la tente. Système D, indispensable en conditions difficiles.

Demain est un nouveau « summit-day » et il commence par un réveil à 1h30. Comment vais-je dormir à cette altitude ? Cette expérience au high camp restera gravée comme un des moments les plus chauds de l’expé, un de ces moments où nous étions au bord de la crise grave, et où il a manqué peu de choses pour que l’on bascule dans une situation dangereuse. Je n’ose pas imaginer ce qui serait arrivé si une tempête s’était mise à souffler pendant la nuit avec ces pseudos-ancrages de la tente…

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Sylvain PERRET
Rédacteur
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