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Interview de Lionel Daudet, un alpiniste hors-norme

Rédigé le 17/12/2014 - Lu 2760 fois
Interview de Lionel Daudet, un alpiniste hors-normeIl a parcouru le tour de France exactement pendant 15 mois, à pied, à vélo, en kayak, en escalade et au fil d'une frontière aussi réelle qu'imaginaire. A l'occasion de son passage à Paris, I-Trekkings a rencontré Lionel Daudet et revient avec lui sur ce périple et sur la vision qu'a cet alpiniste hors-norme du monde de l'aventure.

Lionel, il y a marqué Saumur à côté de ta date de naissance. Comment devient-on alpiniste quand on naît dans le Maine-et-Loire ?

Je conçois qu'un alpiniste issu d'une région de plaine ça puisse surprendre ! Mais c'est davantage une histoire de passion ou de vocation que d'implantation géographique. Ma flamme, je la tiens de mon environnement familial. Mes parents aiment beaucoup la montagne. A la maison, on avait beaucoup de livres d'aventure. D'ailleurs si je me prénomme Lionel, c'est en hommage à Lionel Terray. Tous les étés, on parcourait les massifs en randonnée. Enfant, ça a été ma première expérience concrète de la montagne. Et puis il y a aussi eu des rencontres, comme celle avec René Desmaisons à une conférence de Connaissance du Monde. Peut-être tout ça m'a-t-il amené à mûrir l'idée de devenir alpiniste professionnel ?

C'est la profession que tu indiques aujourd'hui sur ta carte de visite ?

(rires) Je n'ai pas de carte de visite ! Et puis, alpiniste professionnel, ça ne veut pas dire grand chose. Certes, on dispose d'une certaine expertise mais ce n'est pas l'héritage d'un enseignement. Plutôt d'une expérience qui amène à exprimer des choses qu'on a en soi au travers d'un alpinisme difficile avec un certain regard, un certain style et une certaine vision de la montagne. Ce terme de professionnel s'accole au mot alpiniste comme à celui de musicien ou de sportif. On vit de notre art ! J'ai suivi des études de physique par facilité quand j'avais une vingtaine d'années. Un jour, un ami m'a demandé : « pourquoi tu ne fais pas que de la montagne ? ». A ce moment-là, mon avenir est devenu une évidence.

Est-ce que tu as suivi des exemples pour embrasser cette aventure professionnelle ?

Non, car justement je cherchais davantage à suivre ma propre trajectoire en évitant les feux de la rampe. J'avais tout à créer. C'était comme de sauter dans l'inconnu. Je voulais éviter à tout prix le circuit du business d'aventure. Je n'étais pas du genre à agiter les bras en criant « regardez ce que je fais, c'est moi le meilleur ». En optant pour la discrétion, je faisais le choix assumé d'une route plus longue. A cette époque, j'ai aussi beaucoup pu compter sur ma femme qui a assuré le côté matériel. Vingt ans après, ça a payé. En France, il y a peut-être moins de cinq personnes qui peuvent revendiquer ce statut d'alpiniste professionnel. Beaucoup sont dans la demie-mesure en exerçant le métier de guide ou en étant professeurs à l'ENSA. On ne parle plus du tout du même métier.

Et aujourd'hui ? Est-ce que tu dirais que d'autres alpinistes t'inspirent ?

Non, absolument pas. Plus jeune j'idéalisais peut-être des gens en tenant pour extraordinaire ce qu'ils faisaient. Mais quand on finit par découvrir l'envers du décor et qu'on réalise que l'aspect humain est très loin de l'aspect technique, on arrête ça. Ça n'enlève rien au respect que j'ai pour les réalisations d'une personne mais l'absence de dimension humaine me fait me détourner d'elle. Alors j'ai tracé ma route sans vraiment me retourner, mais sans non plus nourrir l'envie de dépasser ces anciens modèles. Aujourd'hui mes référentiels ont complètement changé. Je m'intéresse davantage à des philosophes ou à des gens extérieurs au monde de la montagne dont les écrits me touchent beaucoup plus par rapport à ce que je vis dans mes aventures.

L'une de tes dernières en date, c'est de réaliser des films. Comment la vis-tu ?

Il s'agit plutôt d'un travail de co-réalisation et j'ai vraiment apprécié ça. Avec Gilles Charensol, le directeur de la Cinémathèque d'Images de Montagne, on a pu aboutir à un montage très éloigné des documentaires de 52' sur le Dodtour diffusés sur Voyage et dans lesquels je ne me reconnaissais pas du tout. La télévision a son propre langage et ses propres codes. La version diffusée dans les festivals est donc le véritable reflet du projet bien que, pour moi, le film ait un aspect limitant. Il va plus difficilement en profondeur sur l'indicible, sur le ressenti et l'émotionnel.

Quel message as-tu voulu faire passer dans ce film justement ?

Je n'aime pas parler de message, je trouve ça prétentieux. Je préfère parler d'inspiration ou de résonance dans la vie des gens, par rapport à des valeurs humaines comme la solidarité, la liberté ou la fraternité. Mais s'il devait y avoir néanmoins un message, je crois qu'il concernerait le droit pour tous de jouir de la nature et que ce droit dépasse la notion de propriété privée. J'ai eu le sentiment, au cours de ce voyage, de me faire un peu porte-drapeau de ce droit fondamental. La nature nous ramène à nos racines qu'on a besoin de connaître pour savoir qui on est et quelle place nous tenons sur la planète. Elle participe à notre bien-être et à notre équilibre intérieur.

Après quinze mois d'aventure, comment appréhendes-tu la notion de frontière ?

Très différemment qu'au moment de la modélisation du projet c'est certain. A la base, j'étais parti comme un alpiniste souhaitant suivre l'abstraction d'une ligne. La frontière, elle est à la fois réelle et imaginaire. Et sa réalité, elle t'éclabousse en permanence en te confrontant à des problématiques sociétales, historiques, géographiques, mais aussi à la manière dont l'homme s'implante sur son territoire. J'ai le sentiment que, quelque part, je me suis fait rattraper par la frontière et que j'ai été dans ce voyage comme un buvard qui a absorbé tout un tas de choses. C'était vraiment nouveau pour moi d'expérimenter un voyage avec autant d'interactions humaines. C'est tout l'inverse de ces expéditions lointaines dans des lieux vierges de toute empreinte humaine.

Tu n'étais pas le seul à faire le tour de France cette année-là. Il y avait aussi Aurélie Derremaux et Laurent Granier.

Oui, je les ai suivis un moment. J'ai failli les rattraper avant les Pyrénées mais ils étaient dans un voyage très différent du mien. On peut être proche à vol d'oiseau mais, en revanche, très éloigné dans la valeur des choses. Ma traversée des Pyrénées a été bien plus longue que la leur ! (Aurélie et Laurent réalisaient un Tour de France à pied dont I-Trekkings avait également parlé, NDLR)

Considères-tu ton tour de France comme un exploit ?

Je ne parlerai jamais de ce que je fais ainsi. Certains parleront de performance, d'autres d'une grande aventure humaine, mais tout cela échappe à mon regard et à ma sensibilité. Ce que je sais, c'est que physiquement, mentalement et psychiquement, je suis vraiment allé dans mes retranchements. Il finit par y avoir une usure à tenter de garder la motivation, à toujours avancer... Pendant quinze mois tu es sur le gril : ce n'est ni du tourisme, ni de la randonnée. La frontière n'a pas de chemin. Ce que je retiens de cette histoire ce n'est pas le type qui a fait le tour de la France et qu'on voudrait mettre sous les feux de la rampe mais plus la somme des énergies et des gens, anonymes ou célèbres, qui sont venus et l'ont rendue possible. Je n'étais pas dans le dessein de vouloir tout faire de A à Z. J'accepte mes limites et je me suis entouré de spécialistes pour faire certaines choses.

Tu as démarré et terminé l'aventure au Mont-Blanc : pourquoi ?

Réaliser un tour de France exactement a une portée symbolique et nécessitait donc un symbole pour son départ. J'avais d'abord pensé à partir de chez moi, dans les Alpes du Sud, puis de Schengen, pour aller plus loin dans la notion de frontière ouverte. J'avais aussi pensé à Marseille où est situé le point zéro des altitudes en France. Puis le Mont-Blanc s'est imposé : tout le monde le connaît, quand bien même on ne sait pas le situer. Et puis il y a ce flou sur l'emplacement de la frontière entre la France et l'Italie. Je trouvais ça intéressant d'en relever la nature intangible à une époque où on cherche souvent à se recroqueviller derrière ces frontières.

J'ai l'impression que cette aventure marque un vrai changement par rapport à tes débuts dans l'alpinisme ?

Absolument. Je ne parlerai pas de rupture, mais d'évolution. On n'a pas la même vision de la montagne à vingt ans qu'à trente ou quarante. Passé le temps de la connaissance de soi à travers le dépassement de ses limites, on accède au chemin de la connaissance de l'autre. On ne peut pas se remplir ou être à l'écoute d'autrui si on est soi-même encombré. Mon tour des Hautes-Alpes, en 2007, aura un peu été un tour de chauffe de cette nouvelle approche. Il y a eu le temps de l'aventure d'exploration lointaine, puis celui de l'aventure de proximité. La synthèse de tout ça serait de dire que les plus grandes aventures sont intérieures.

La proximité n'a-t-elle finalement pas été la grande force de ton voyage ?

Mais complètement et il y a grâce à ça une identification formidable et aussi une compréhension immédiate du projet. L'Hexagone permet le rappel d'un lieu ou d'un événement dans l'esprit du public. A l'opposé d'un projet à l'autre bout du monde, on tient là quelque chose qui est vraiment à hauteur d'hommes, loin de la performance et parfaitement accessible. C'est fréquemment arrivé que des gens m'attendent pour m'accompagner ou juste me saluer. Des moments simples et gratuits. A l'heure où on pense que tout le monde vit derrière un écran, on réalise qu'il y a un fondement de l'individu qui a besoin de communiquer de manière directe. Ça fait partie de l'ADN humain et c'est une des leçons les plus rassurantes que je tire de ce voyage.

Es-tu déjà prêt à repartir dans d'autres projets ?

Je suis quelqu'un qui a, pour ainsi dire, les antennes déployées ! Je n'obéis pas non plus à des plans prédéfinis qui consisteraient à dire : « j'ai fait le tour de France, donc je vais recommencer la même chose dans un autre pays ». C'est plus une question d'opportunités et, curieusement, l'année prochaine, je vais repartir pour deux expéditions mer-montagne. La première, en février-mars, direction l'Islande pour de la cascade de glace. La seconde, en été, avec mon amie Isabelle Autissier, au Groënland. Ce sera un peu la suite du Grand Sud où nous sommes déjà allés deux fois. Qu'il s'agisse d'une affaire de cordée ou d'équipage, les marins partagent la même histoire que moi. Après il y a bien quelques histoires de lignes imaginaires qui me trottent un peu dans la tête mais je préfère leur laisser le temps de mûrir. Et puis il y aussi la dimension de l'écriture qui me tient de plus en plus à cœur. On parlait du virage que j'ai pu faire dans l'univers de la montagne : je pense que, dans la vie, c'est pareil. Le moment viendra peut être où je serai davantage un auteur qui fait de la montagne qu'un alpiniste qui écrit ! 

Retrouvez le Tour de France Exactement sur le site  de Lionel Daudet

Retrouvez également l'actualité publiée sur I-Trekkings et consacrée au livre de Lionel Daudet, disponible sur Amazon

Ci-dessous la bande-annonce du film de Lionel Daudet

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