Chianale – Refuge Agnel

Destination : Italie » Europe | Montagne : Alpes | Activité : Randonnée  | Agence : Visages Trekking 


Chianale – Refuge Agnel - Hautes vallées piémontaises
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Carnet : Hautes vallées piémontaises

* Altitude maxi : 3050 m
* Dénivelé + : 1250 m
* Dénivelé – : 470 m
* Temps : 8h30

Rares sont les réveils où notre guide nous consent à une heure de sommeil supplémentaire. Chianale vaut exactement ce surcroît de repos. La vallée de la Varaïta est propice à cette sérénité, entre héritage et authenticité. La proximité avec la frontière française confère une harmonie digne de l’apothéose.

L’étape du jour consistait à exécuter un dénivelé de 1200 m pour rejoindre la frontière, puis descendre sur le versant français jusqu’à notre refuge au pied du col de Saint Veran. Initialement, le programme prévoyait le contour du vallon de Soustra pour passer la nuit au refuge de Vallente ; suite à un manque de place dans l’hébergement, un nouvel itinéraire fut improvisé par Visages. Ainsi, dès 9 heures, nous sommes paré à attaquer ce circuit promis à de nombreuses surprises visuelles. Les premiers kilomètres reprennent nos pas de la veille, arrosés par un soleil déjà éblouissant. Nous franchissons un pont au-dessous duquel coule paisiblement la rivière Varaita. Devant nous, une première peinture s’offre à nos regards avides de découvertes : sur fond azuréen, se dresse une chaîne montagneuse aux tons chauds, parsemée ici et là sur ses versants d’un tapis verdoyant.

Son accès est effectué par une traversée en flèche d’une forêt de mélèzes. Nous parvenons rapidement sur un alpage où les pistes se croisent et se décroisent, et où les raccourcis sont légions. Nous nous enfonçons dans le massif, à cette hauteur seule la succession des rocs nous cernent. Le paysage de notre point de départ disparaît au profit d’un chemin cabossé et caillouteux. Plus loin, un ruisseau est traversé à gué, puis le sentier monte en spirale. Depuis longtemps déjà, le groupe s’est scindé en deux : d’une part les sportifs qui d’un pas de géant devance les retardataires, d’autre part, dont je fais partie.

A 2591 mètres d’altitude, au détour de nombreux virages et d’un surplomb, apparaît le Lago Nero (lac noir). Scintillant d’un vert émeraude sous un ciel maintenant couvert, le lac est enclavé par une ceinture de sommets. En arrière-plan se détache le Roc di Niera (Tête des Toillies), une superbe aiguille du haut Queyras. Nous restons en ces lieux à peine trente minutes, le temps que certains fassent un détour jusqu’au Lago Blu (lac bleu), distant du premier lac d’une cinquantaine de mètres en amont. Ce sont tous deux des merveilles de la nature, à l’image de tout ce qui nous enlace. Reprise de la piste, vers l’est. Le balisage nous conduit davantage en altitude, le vent souffle de plus en plus fort. Le paysage change, s’animant parfois sous un aspect argileux. A 13 heures passées, nous faisons halte pour déjeuner au bord d’un ruisseau qui a cette faculté de nous protéger contre le vent. Ce pique-nique est composé de tomates, saucisson, fromage, pomme et pannaccotta, sans oublier de quelques gouttes de génépi, depuis la réserve personnelle de notre accompagnateur. Cette liqueur, pris en fin de repas, a le mérite de nous redonner de l’énergie.

Une centaine de mètres plus tard, nous sommes au pied du Roc di Niera ou Tête des Toillies formé de basalte. Sans attendre, nous poursuivons jusqu’au col Blanchet (2897 m). Du sol rocailleux, sortent des linaires alpines, plantes des glaces, petites fleurs aux pétales bleus violacés et au coeur rouge-orange. A cheval entre la France et l’Italie, le col est tourné vers le Parc Naturel du Queyras. Nous prenons le temps de contempler la vallée française que nous avions quittée quatre jours auparavant. Le village de Saint Veran, que j’avais traversé en décembre 2007, se distingue au loin. Avec étonnement, je reconnais la chapelle de Clausis. En saison hivernale, tous les contours montagneux étaient pris sous une neige abondante, que je peinais à l’époque à bien identifier.

Notre course se prolonge ensuite jusqu’au mont Blanchet (3050 m) le long de la crête. Un effort hautement récompensé car une tradition en haute montagne veut que le guide offre du génépi à ceux qui réalisent leur premier « 3000 ». En l’occurrence, c’était mon cas. Savourer cette liqueur des Alpes à pareille altitude fait vibrer tout le corps ! La vue est grandiose depuis le mont, malgré un ciel de plus en plus couvert. Comme si les nuages se cognaient aux montagnes et déversaient leur surplus sur les versants. Les précipices nous entourent. A portée de mains, le Piémont italien se dévoile, laissant encore apparaître l’itinéraire emprunté aujourd’hui depuis la vallée ; tandis qu’à l’horizon le Mont Viso, seigneur des lieux et point culminant des Alpes méridionales, impose d’emblée son respect avec ses 3841 mètres.

Un tel environnement sauvage évoluant dans une immensité qui frise l’incroyable, ne peut laisser personne insensible. De là, nous entamons notre descente pour nous diriger vers notre prochain refuge. La première partie de la pente est rude car le chemin est inexistant ! Il faut slalomer entre les rochers et parfois à les escalader avant d’espérer atteindre le bord d’un sentier balisé. Inévitablement, les abîmes ne sont jamais très loin en pareilles circonstances et les chutes sont à craindre. Heureusement, tout le groupe s’en est sorti sans encombre. En nous éloignant de nos précédents obstacles, nous commençons à suivre une crête, et même à croiser d’autres randonneurs. Autour de nous, désormais, le paysage se consumait sous un rideau voilé et fumant. Quelques averses nous prennent par surprise, à l’instar du froid. Pour se réchauffer, le seul moyen est de s’élancer sur une piste escarpée et de courir jusqu’au dernier souffle. Une vingtaine de minutes plus tard, nous arrivons au col de Saint Veran (2844 m).

Nous sommes définitivement sur le versant français, à la croisée de plusieurs chemins. Un panneau indique la direction pour Chianale au sud, au nord c’est la route pour Saint Veran, en passant par la chapelle de Clausis, et à l’est un balisage cristallise la fin de notre étape : une vue plongeante sur le refuge Agnel permet de circonscrire le parcours encore à sillonner avant de nous reposer de notre longue marche. L’une d’entre nous s’est déjà engagé sur la piste descendante. Pris d’une soudaine folie et faisant impasse sur mes fatigues accumulées, je sautille un moment sur place, puis je me précipite dans le pierrier en balcon et, durant près de 300 mètres, je ne cesse de courir et de bondir au-dessus des crevasses. Sans l’ombre d’une hésitation, je me précipite dans les rares lignes droites, je ralentis moyennement dans les courbes, j’enjambe sans halte les ruisseaux. Derrière moi, Juliana, une femme du groupe, cherche à me pister, à aligner sa course sur la mienne mais je la distance de mieux en mieux. N’importe les obstacles haussant sur mes pas, je poursuis mon allure démentielle. Le refuge reste souvent gravé dans ma ligne de mire, et l’atteindre avant tous les autres est en cet instant précis ma seule raison d’être. Le terrain s’aplatit enfin, la prairie s’ouvre. Et dans un ultime sursaut, niant une crampe commençant à me submerger, je saute par-dessus une bosse de terre et je franchis en premier, après une quinzaine de minutes de course totalement insensée, la ligne d’arrivée ! Avouons-le, c’est un pur plaisir que j’ai voulu m’offrir, mais aussi propulser mes efforts au-delà de mes limites et me prouver de quoi j’étais capable. Ou bien était-ce le génépi qui avait diffusé en moi mes dernières ressources insoupçonnées ?

Le refuge Agnel est situé à 2580 m d’altitude, sur la commune de Molines en Queyras entre Saint Véran (commune la plus haute d’Europe) et la frontière italienne. Il est tenu par un jeune couple, les nouveaux gérants. Certaines règles dans ce genre d’établissement sont très strictes, notamment celle de débuter le repas du soir à heure fixe (19 h). Ainsi, après avoir pris possession de notre dortoir, les douches sont vite occupées et une file d’attente grossit. Au dîner dans la salle de restaurant, le brouhaha s’installe en même temps que nous. Une cohabitation forcée avec d’autres groupes, certains bruyants, nous oblige à hausser la voix pour se faire entendre. Après avoir goûté à la gastronomie italienne durant quatre jours (inoubliable !), nous reprenons notre accoutumance à la cuisine française : soupe, couscous, salade, minuscule morceau de fromage et gâteau au chocolat. Au cours du repas, Philippe notre guide propose une montée au Pain de sucre pour le lendemain, avec un départ vers 4h. Compte tenu des conditions météorologiques incertaines, une autre proposition est faite : la montée jusqu’au col de l’Eychassier (2917 m), situé plein nord par rapport au refuge. Cinq courageux marcheurs sont volontaires pour accomplir un dénivelé de 330 mètres de plus pour admirer le lever du soleil sur les montagnes. Souffrant d’une douleur au genou, je me refuse d’être de l’aventure. Direct au lit !

A propos de l'auteur

Je suis un passionné de montagne. J'aime prendre de l'altitude, à l'instar de ceux qui prennent du recul. Ma pratique du trek se compose en solitaire depuis de nombreuses années, en semi-autonomie sur plusieurs jours, souvent l'été, rarement l'hiver. Photographe passionné, j'apprécie de faire des reportage-photos pour exprimer la beaut...



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