L’avion ne viendra pas

Destination : Canada » Amérique | Activité : Ski de randonnée nordique  | 


L'avion de ravitaillement ne vient pas... Les rations s'amenuisent... Ils faut les diviser par 8...
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Le fjord de Cañon est au moins deux fois plus large que le précédent. La vue est dégagée. Le fond du fjord est à plus de 70 kilomètres. Quand les conditions sont bonnes, je vois les montagnes qui le bordent.
Dans 5 jours je dois être ravitaillé. Ma pulka est légère. Je progresse aisément dans ce labyrinthe, même s’il me faut en permanence slalomer. Voilà 25 jours que je suis seul, que le froid m’use. Mes rations alimentaires me semblent être de plus en plus faibles. Heureusement que les températures sont remontées et qu’il ne fait plus que -20°C. J’ai alors besoin de moins de calories pour lutter contre le froid.
Après deux jours de marche sur le fjord, je découvre un phoque lézardant au soleil. Les phoques, hors de l’eau sont très craintifs. Je suis encore à plus de quarante mètres de lui lorsqu’il se sauve et disparaît par le trou de respiration.

Le temps est couvert. Le plafond nuageux se situe à environ 20 mètres d’altitude. Des montagnes, je ne vois que leurs bases. A mesure que j’avance le brouillard me rattrape. A présent mon champ de vision se réduit à une bulle de vingt mètres de rayon.
A proximité de l’intersection entre les fjords de Cañon et de Greely la banquise est très travaillée. La progression en est d’autant plus difficile. A la pointe, il y a un cairn que j’atteint. Déception ! Autour, des bidons d’essence, des batteries désossées ! Cela faisait longtemps que je n’avais rencontré des signes de la présence de l’homme.
Je repars sur la banquise et installe la tente près d’un iceberg. Demain, j’appelle First Air pour convenir du rendez vous pour le ravitaillement. Toute la nuit, j’entends des craquements. Ce sont les mouvements de la banquise et de l’iceberg sous l’action des marées.

Catastrophe ! First Air m’annonce qu’ils ne viendront pas. L’explication est simple : le coût du ravitaillement est de 48 000 fr. J’avais envisagé de partager ces frais avec une autre expédition et ne payer que 5 000 fr. Or cette expédition n’aura pas lieu. Pour mon ravitaillement il me manque donc 43 000 fr ! Je n’ai pas cet argent et ne peux donc me faire ravitailler. Je fais un rapide inventaire. Il me reste 3 jours de nourriture et je suis à 600 km de Grise Fjord le village le plus proche ! Dans le nord de l’île, il y a un parc naturel où se trouve également un bidon de survie contenant, paraît-il, quelques jours de nourriture. Ce bidon se trouve à 200 km ! Jusqu’à présent sur 30 jours j’ai effectué quotidiennement en moyenne 20 kilomètres. A ce rythme là il me faudrait 10 jours pour atteindre le bidon. Je décide donc de diviser mes rations en 8. De rage, je repars sur le champ.

Je pense alors à la mésaventure de l’expédition de Greely lors de sa présence sur l’île entre 1881 et 1884. L’expédition est arrivée en 1881. Elle a établit ses quartiers à Fort Conger. De nombreuses missions de reconnaissance en sont parties. Toutes avaient pour objet de cartographier la région ou de trouver un passage pour atteindre le Pôle Nord Géographique. A la fin de l’été 1882, le bateau ravitailleur n’était toujours pas arrivé. Les glaces ont eu raison du navire. Le groupe s’est alors préparé à vivre sur place un second hiver. Mi-août 1883, le second bateau ravitailleur n’était toujours pas arrivé. Le groupe manquait cruellement de tout. Greely décida donc que le mieux était de partir vers le sud en direction du Cap Sabine. Là il était prévu qu’un bateau les attendrait ou qu’il laisserait des vivres en attendant de revenir l’année suivante. Arrivés au cap Sabine, pas de bateau. En revanche, à l’intérieur d’un cairn se trouve un message leur indiquant que le bateau était bien passé. Démunis, ils passent l’hiver sous des peaux de bêtes. Ils décéderont les uns après les autres. A l’été 1884, le bateau ne retrouvera que 6 survivants sur les 25 membres de l’expédition.

Pour mettre toutes les chances de mon côté, je ski désormais douze à treize heures par jour. Etant largement sous-alimenté, j’ai froid en permanence. Je maigris à vue d’œil. Une tempête arrive et je n’ai plus de visibilité. En temps normal je pense que je ne serais pas sorti. Mais là, je n’ai pas le choix. Pour m’orienter, j’utilise la direction du vent. Il ne fait que -15°C et j’ai beaucoup plus froid que par -40°C.
Je suis sur quarante kilomètres d’énormes traces d’ours qui se dirigent droit sur le fond du Fjord. Après six jours et demi d’effort constant, j’aperçois au loin un baraquement. Au pied de celui-ci doit se trouver le bidon de nourriture. Je décide de poursuivre et de ne m’arrêter qu’une fois le but atteint.

Epuisé, j’atteins ce baraquement. J’entre et découvre riz, flocons d’avoine, rations militaires périmées comportant du miel, des biscuits, du beurre de cacahuète… Je dévore deux biscuits couverts de beurre. Je sors mon sac de couchage, le déplie au pied de la table et m’endors instantanément.
Je suis sauvé pour quelque jours…


Jean-Marc Périgaud, Aventurier, Photographe et Guide Polaire

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