En avril 2024, je me suis lancée dans un tour de France “à portée de jambes” de près de 7500 km, et plus précisément le long des frontières de l’hexagone. Je suis partie de Banyuls-sur-Mer avec mon sac-à-dos comme seul compagnon de route et avec tout le nécessaire pour être autonome. J’ai notamment pu découvrir la Côte Bleue et le GR51 avant de suivre le GR5 depuis Nice. Arrivée à Metz, j’ai troqué mes chaussures de randonnée et mon sac-à-dos avec un vélo et des sacoches pour effectuer une partie de mon périple en pédalant : l’occasion de faire l’expérience d’une autre vitesse considérée comme “lente” dans le monde du voyage lent.
J’ai partagé mes photos et journaux de bord sur mes pages instagram et facebook.
Ce carnet de bord, divisé en 3 articles distincts, vient raconter le parcours effectué de Dunkerque à Brest, essentiellement le long du littoral et notamment via la Vélomaritime® ; l’occasion de faire découvrir des paysages contrastés aux pans de l’Histoire fortement marquée par l’aventure maritime, l’essor bourgeois de la mode des bains de mer et le commerce maritime.
- Partie 1 – Le Nord-Pas-de-Calais à vélo, du Nord industrialo-portuaire à la baie de Somme
- Partie 2 – La Normandie à vélo, de la côte d’Albâtre à la Suisse Normande
- Partie 3 – La Bretagne à vélo, de la côte d’Émeraude à la côte des Légendes (prochainement)
La Normandie à vélo, de la Côte d’Albâtre à la Suisse Normande
+ 2580 m / – 2580 m 507 km 11 joursLa Côte d’Albâtre : falaises de craie, valleuses et stations de villégiature
Je continue de longer la baie de Somme, mais par les terres, jusqu’à rejoindre la pointe du Hourdel et son alignement de maisons de pêcheurs. Je tourne ensuite le dos à la baie en suivant un cheminement côtier rythmé par des bunkers, au milieu d’une flore spécifique. Et sans m’en rendre compte, les grandes étendues de sable laissent progressivement place à des plages de galets.
A l’approche du Tréport, les premières côtes se font sentir. Je contemple les falaises blanches du côté de Mer‑les‑Bains et d’Ault. J’y découvre la géomorphologie fascinante des valleuses : ces vallées qui s’ouvrent vers la mer, et où les hommes se sont installés au plus près de l’eau. Elles sont creusées par des fleuves côtiers, et on les retrouve à Fécamp, Dieppe, Veules‑les‑Roses ou dans bien d’autres villages de pêcheurs devenus des stations balnéaires et de villégiature, agrémentées de villas parfois somptueuses — les plus cossues se hissant à flanc de coteau.
Ce tronçon inaugure une longue série qui rythmera la côte d’Albâtre : descendre dans les valleuses habitées, puis remonter sur les hauts plateaux au sommet des falaises. La géographie du secteur impose un rythme physique (descentes et remontées constantes). Mes cuisses sont prêtes. Le vent, lui, est omniprésent — souvent de face — et il me faut parfois pédaler jusque dans les descentes pour ne pas faire du sur‑place.
Les falaises de la côte d’Albâtre sont composées de calcaire et de silex : d’où leur texture, et cette alternance de rayures blanches et noires. La base des falaises, soumise aux marées deux fois par jour, se fragilise ; des pans s’écroulent régulièrement. Les silex tombés sont polis par les vagues et le vent, et donnent naissance à ces plages de galets qui jouent un rôle protecteur : elles font barrage aux vagues et contribuent à limiter les inondations dans les communes du littoral.
Arpenter la côte entre mer et arrière‑pays, c’est aussi découvrir un patrimoine balnéaire et rural typiquement normand, souvent très bien préservé. Des villas balnéaires néo-normandes aux longères normandes, parfois couvertes d’une toiture de chaume, je croise de belles propriétés, des domaines discrets, souvent masqués par un écran végétal. Je sens que je change de monde.
Les routes de campagne sont agréables, peu fréquentées. Je traverse des hameaux pleins de charme : la brique reste présente, et les pans de bois apparaissent de plus en plus. La campagne est cultivée : de vastes champs de colza illuminent le paysage même sous un ciel couvert et des prairies en fleurs accueillent vaches et chevaux. Le relief se dessine dans l’arrière‑pays avec des collines à répétition. J’alterne grands espaces agricoles ponctués de corps de ferme isolés — parfois surplombés d’éoliennes — et secteurs plus bucoliques, entre bocage, massifs boisés et hameaux serrés. Le contraste est parfois saisissant.
Quitter l’arrière-pays pour rejoindre la côte urbanisée, c’est changer brutalement de décor. Sur la côte d’Albâtre, l’arrivée dans les villes portuaires du Tréport, de Dieppe et de Fécamp marque une véritable rupture : ici, la mer impose son rythme, son histoire et son caractère.
Le Tréport m’a immédiatement séduite par son authenticité populaire. Dans le port, les chalutiers vont et viennent dans un ballet bruyant et incessant, aux côtés du reste de la ville qui s’est déployée sous et sur l’une des falaises de craie les plus spectaculaires du littoral. Un funiculaire relie le quartiers des pêcheurs et des ouvriers depuis la gare basse, à la gare haute, pour mener à un autre secteur résidentiel de la ville. Des ouvertures de galeries sont encore visibles dans la falaise, vestiges de la forteresse creusée par les allemands. Juste à côté, Mers-Les-Bains me plonge dans une toute autre atmosphère : villas Belle-Epoque aux façades colorées et ornées, incarnant l’élégance balnéaire et la douceur de vivre bourgeoise. Deux villes voisines, deux ambiances : un duo de contrastes.
A Dieppe, l’histoire de la ville est indissociable des épopées maritimes : installée stratégiquement à l’embouchure de l’Arques, Dieppe est l’un des doyens des ports normands et une plaque tournante du commerce avec l’Angleterre et de la pêche à la morue dès le Xe siècle, avant de partir à l’assaut d’horizons plus lointains. En flânant sur le front de mer, on devine là aussi une architecture Belle-Epoque : la mode des bains de mer aurait émergé à Dieppe, devenue la station balnéaire la plus proche de Paris avec Deauville. Toute une aristocratie européenne s’y est rendue, d’où la présence d’équipements comme le casino et le théâtre.
Plus loin, nichée au creux d’une vallée entre de hautes falaises, Fécamp rassemble les mêmes caractéristiques mais en incluant un passé monastique du temps de Guillaume 1er de Normandie, lorsqu’il s’y est établit une résidence princière au Xe siècle. Aujourd’hui encore, le port est bien actif dans le domaine de la pêche.
Avant de poursuivre jusqu’au Havre, halte à Étretat. Je découvre pour la première fois ce “classique” de la côte normande qui incarne une beauté emblématique : les falaises sont magnifiques … mais victimes du tourisme de masse. Comme dans d’autres sites sur‑fréquentés — je pense notamment aux Calanques — je m’interroge sur mon rapport à l’environnement, sur ma place dans cette densité humaine et sur mon impact, même si mon style de voyage s’inscrit dans une autre approche des milieux.
Le Havre et la Côte Fleurie : entre rayonnement et discrétion normande
Le Havre, ville reconstruite par Auguste Perret et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, offre une expérience urbaine et architecturale singulière : moderne, monumentale, fascinante. La ville s’étend entre terre et mer à l’entrée de l’estuaire de la Seine, et s’inscrit pleinement dans le paysage maritime et portuaire de l’embouchure du fleuve. Elle alterne un centre‑ville moderne dominé par l’église Saint‑Joseph, vertigineuse, des quartiers balnéaires faits de collectifs de standing, et des secteurs résidentiels de villas à flanc de coteaux.
La traversée du pont de Normandie, pour franchir l’estuaire, marque l’entrée sur la Côte Fleurie — et constitue un vrai point noir de la Vélomaritime®. La voie cyclable est étroite, le trafic soutenu : voitures et poids lourds me frôlent, créent des appels d’air, et le vent accentue la difficulté. Le passage peut être évité en contournant davantage l’estuaire par le pont de Tancarville, qui serait moins emprunté, voire en poussant jusqu’au bac de Quillebeuf‑sur‑Seine.
J’arrive ensuite à Honfleur, cité des peintres et de l’impressionnisme. Malgré un tourisme parfois suffoquant, elle me séduit : ruelles médiévales, maisons étroites en briques, colombages ou couvertes d’ardoises grises. La ville regorge de pépites, dont l’église Sainte‑Catherine, la plus grande église en bois de France : construite au XVe siècle, elle est recouverte de bardeaux de châtaignier et dégage une atmosphère unique. Ici, je renoue avec une échelle intime et médiévale, dans des lieux aux matériaux chargés d’histoires anciennes.
Je m’enfonce ensuite dans la campagne normande, vallonnée, calme et verdoyante. Plus je me rapproche de la côte, plus je longe de grandes propriétés dissimulées par la végétation ainsi que des haras ou des centres équestres. Les chevaux finissent par m’accompagner jusqu’à Deauville — la guindée — puis Trouville — la plus sincère. Je retrouve encore les demeures néo‑normandes, les plages et les ports qui structurent la vie locale.
Je quitte la ville du festival de cinéma américain, pour rejoindre Caen via Dives‑sur‑Mer et Cabourg, qui valent elles aussi le détour. Je découvre ensuite l’estuaire de l’Orne et sa baie. En longeant le canal, je passe par le fameux Pegasus Bridge de Bénouville : il ravive des souvenirs d’enfance avant que je n’atterrisse au port de plaisance de la ville de Guillaume le Conquérant.
La Suisse Normande : un retour au calme et à la nature simple
Comme j’ai déjà effectué le Tour de la Manche à vélo au plus près des côtes pendant ma pause hivernale, je décide cette fois de rejoindre le Mont Saint‑Michel en passant par la Suisse Normande. L’occasion de redécouvrir, avec un nouveau regard, des lieux qui ont marqué mon enfance lors de week‑ends sportifs en famille. Ici, les activités de pleine nature foisonnent : randonnée, vélo, escalade, via ferrata, kayak, canoë, parapente… .
À cheval entre le Calvados et l’Orne, la Suisse Normande me plonge dans un écrin naturel avec ses falaises, ses forêts épaisses, ses rivières encaissées, ses campagnes vallonnées et ses routes sinueuses. Le relief y est plus accidenté, avec des allures de petites montagnes — on dit que cela rappelle la Suisse … enfin, paraît‑il ! Le territoire s’inscrit dans le massif armoricain, la plus vieille montagne de France, aujourd’hui “gommée” par une lente érosion : les reliefs colossaux d’origine ont été progressivement rabotés au fil des âges.
J’emprunte le viaduc de Clécy, reconverti en piste cyclable : il m’offre des panoramas sur la vallée de l’Orne. Peu après, la Roche d’Oëtre, espace naturel sensible, me permet de dominer la Rouvre, rivière torrentueuse parsemée de blocs de granite, bordée d’une large forêt‑galerie sur plusieurs kilomètres. Autour des gorges pittoresques, landes et pelouses des corniches se côtoient avec des boisements variés. Mon regard se perd dans la forêt qui s’étend à perte de vue et je prends conscience de la richesse inestimable de ce territoire luxuriant et apaisant.
Les voies vertes facilitent l’itinérance. Je pédale et les tableaux ruraux défilent : collines et vallées verdoyantes, prairies en fleurs, vaches, chevaux, moutons, bâtisses sans prétention isolées ou regroupées en lieux‑dits, quelques villages ponctuels.
Sur ces dernières étapes normandes, le vent s’estompe ; les bourrasques de la côte sont derrière moi. Plus j’avance, moins il y a de dénivelé. La dernière étape est plus longue, mais presque sans côtes : un plaisir pour les jambes. Je croise, à intervalles réguliers, les anciennes maisons de gardes‑barrière du chemin de fer. Aujourd’hui, elles sont réhabilitées en nouvelles habitations ou en locaux associatifs, et cette continuité du bâti raconte, discrètement, une nouvelle histoire du territoire.
Informations pratiques
Comment s'y rendre ?
Saint-Valéry-sur-Somme, point de départ et Mont Saint-Michel (via Pontorson), point d’arrivée sont tous les deux accessibles par le train.
Zones protégées
Le PNR Baie de Somme Picardie Maritime – La Réserve Naturelle de l’Estuaire de la Seine
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