Tok-Tok 4260 à Thuli Kharka 3600 à Tangnag 4700 à Khare 5150

Destination : Népal » Asie | Montagne : Everest ; Himalaya | Activité : Alpinisme  | 


Tok-Tok 4260 à Thuli Kharka 3600 à Tangnag 4700 à Khare 5150 - Carnets de voyage Island Peak et Mera Peak - Carnet de course d'Alpinisme au Népal
Posté le :


Mercredi 25 octobre : (Tok-Tok 4260 à Thuli Kharka 3600 à Tangnag 4700 à Khare 5150) – Le « Merathon »

Journée de fous ! 11h 30 de marche, je ne sais pas combien de km parcourus. On a fait en une seule journée ce que les agences proposent en 2,5 jours… Nous sommes arrivés de nuit sous la neige alors qu’il a fait un temps magnifique ce matin, nous offrant les premières vues du Mera. J’ai partagé avec Kadje et Harsum mon envie d’aller vite et ils étaient OK. Pour soulager Harsum qui tousse toujours, j’ai chargé mon sac à dos jusqu’à 15kg, du coup lui en avait moins de 25, ce qui lui a permis d’accomplir ce programme de dingue.

J’ai une forme incroyable aujourd’hui, et je comprends maintenant comment font les aventuriers comme Alexis Gurdikyan pour faire un aller-retour en 2 jours là où on en prédit 5 : léger, avec la motivation, une bonne forme physique, une acclimatation au top, et on fait des prodiges. Mon corps m’obéit comme un moteur bien réglé, il enchaine les km et les dénivelés sans aucune gêne, quel bonheur de se sentir des ailes comme ça.

Kadje lui n’est pas très bien au niveau digestif et tous mes médocs y passent. Pourvu que je ne choppe pas une saleté car je n’ai plus rien dans ma pharmacie que j’avais déjà réduite au minimum.
Quand à Harsum, il tousse tellement que je demande à chaque groupe de touristes que je croise s’ils ont des pastilles pour la toux. Souvent je reçois un non poli et ennuyé, jusqu’à ce que je tombe sur un troupeau d’australiens. (Depuis ce jour j’ai compris pourquoi les aborigènes sont traités de la sorte dans leur pays….) Je me fais donc porte-parole de mon porteur pour leur demander de l’aide afin de le soulager de cette toux qui le fait souffrir. Après quelques secondes de perplexité, la seule chose qu’ils ont bien voulu me donner, ce sont d’excellents conseils me sommant de redescendre immédiatement avec mon porteur. Harsum, lui, leur aurait donné ses (mes) gants ou sa veste s’ils lui avaient demandé, j’en suis persuadé. Et ces enfoirés qui croulent sous les dollars ne sont pas capables de se séparer de quelques pastilles au menthol qu’ils vont finir par ramener dans leur hémisphère sud… J’en suis resté estomaqué et tellement triste, déçu, dégoutté par l’individualisme, l’avarice, l’autosuffisance et l’arrogance de ces donneurs de leçons ! Les conseils à 2 balles, c’est sûr, ça ne coute pas cher. Je les remercie pour leur collaboration précieuse, en les rassurant sur le fait qu’Harsum saura apprécier à sa juste valeur ces bonnes paroles qu’ils m’ont prodiguées.

Le plus insupportable c’est qu’ils tentent ensuite de se donner bonne conscience en commençant à dire que je suis un irresponsable d’infliger à mon porteur tant de souffrance, de le faire monter au Mera dans cet état pour mon plaisir… Nous ne sommes définitivement pas sur la même longueur d’ondes, et je préfère les quitter, écœuré, au lieu d’exploser en paroles et actes qui n’auraient de toute façon aucune portée sur ces gens tellement sûrs d’eux. Me voilà fâché avec les croates et les australiens maintenant.
Bien sûr ils ne savent pas que nous avons atteint à nous 3 un niveau de complicité qui fait que nous prenons ensemble les décisions, que chacun veille au bien-être et à la réussite des autres, que Harsum est heureux de venir pour la première fois dans cette vallée qu’il découvre en même temps que moi, qu’à partir de maintenant, le seul objectif, la motivation, le travail, la fierté de mes amis sherpas tient à ma réussite au Mera, et que pour rien au monde ils ne souhaitent redescendre.
Ces gens dont les porteurs croulent sous 50kg de charge, dont certains n’ont pas 15 ans, qui prennent des douches chaudes qui nécessitent la coupe d’un arbre de 40 ans par personne, ils viennent me faire la leçon ! Je ne prétends pas être parfait, loin de là, mais au moins je m’abstiens de juger les gens et de les moraliser de la sorte. Je suis venu leur demander de l’aide au nom d’un homme qui n’a rien mais est prêt à tout donner, et je suis reparti jugé, condamné, humilié… dure leçon, dur constat : nos sociétés « occidentalisées » conduisent donc les gens à se comporter comme ça… où est l’hospitalité que nous ressentons tous les jours au contact des sherpas ? Cet incident me replonge dans ma vie en France, et je repense au comportement de mes compatriotes à Paris… et je me dis que les hommes sont vraiment meilleurs en dehors de nos grandes cités déshumanisantes !

Le passage à Thuli Kharka me permet un autre constat, alarmant aussi : (décidément c’est une journée noire pour le moral, mais le mien reviendra malgré tout rapidement au beau fixe…) les dégâts causés par le « raz-de-marée » qui a dévasté la vallée de l’Inkhu Khola voici une bonne dizaine d’année. Cette inondation a fait suite à la rupture d’une moraine ayant libéré des millions de m3 d’eau et de roche dans le lit de la rivière. Encore un effet du réchauffement climatique : les glaciers fondent et n’ont pas le temps d’apporter suffisamment de caillou pour combler le trou laissé par le retrait de la glace. Il se forme alors un gigantesque lac dont les bords ne sont pas consolidés, jusqu’au moment où un orage un peu plus violent que les autres fait gonfler le lac et céder la moraine… Le même phénomène peut se produire d’un moment à l’autre au camp de base de l’Island peak où un lac identique s’est créé. Mais cela ne nous empêche pas de produire toujours autant de CO2, il parait, selon les conseillers scientifiques de M. Bush, que le réchauffement climatique « est le plus gros mensonge jamais raconté aux américains ». Vu des bureaux climatisés du pentagone, peut-être, mais je pense que les habitants de cette vallée qui ont perdu leur maison, leurs terres, certains membres de leur famille dans la catastrophe ont un tout autre avis sur la question.

trois + 14 =