Mon aventure sur le Pacific Crest Trail touche tout doucement à sa fin. Nous voilà dans la dernière partie de ce mythique sentier pédestre : le Désert, la partie Sud de l'Etat de Californie. C'est drôle, avant de partir je ne m'étais que peu renseignée sur cette dernière section. Après les forêts anciennes de l'Etat de Washington, les lacs de l'Oregon, le sublime Shasta de Californie du Nord et les montagnes majestueuses de la Sierra Nevada, le désert avait plutôt mauvaise presse : trop chaud, pas fou en termes de paysages, pas d'eau,… Grand bien me fasse d'y être allée, cette dernière partie s'est révélée être ma préférée. Récit…

De Kennedy Meadow South à Tehachapi
Quitter la Sierra Nevada
Nous sommes au jour 100. Déjà 100 journée à marcher sur ce sentier de terre du Pacific Crest Trail. Il nous reste 1200 km à parcourir, soit plus que quelques semaines, un mois tout au plus à l'allure où nous allons. Le restaurant à Kennedy Meadow nous fournit un repas gargantuesque, une douche chaude, un petit magasin pour se ravitailler et remplacer nos chaussettes trouées, des ami.es, … en d'autres termes, tout ce dont un randonneur peut rêver. On retrouve la douceur des températures, le sommeil est réparateur. Josh me raconte ses rêves : la nuit dernière, il n'était autre que John Lennon…
Ce matin, nous prenons le temps pour un petit déjeuner d'ogre. A présent, plus rien de presse, nous n'avons pas de tempête de neige à fuir ni de nuit glaciale à supporter. A partir de maintenant, plus rien n'a d'importance à vrai dire, seulement marcher tranquillement vers la fin, armé d'un petit appareil jetable qui nous permet d'immortaliser quelques instants fugaces.
Un désert plein de surprises
On démarre nos journées autour de 6h30, au moment où le soleil se lève, pour profiter de quelques heures un peu fraîches. La température est bien plus élevée que la semaine dernière lorsque nous étions dans la Sierra et les journées sont chaudes. Les points d'eau bien plus épars et il nous faut régulièrement faire 30 miles, soit une journée de marche pour aller aux diverses sources qui coulent encore. Heureusement, nous pouvons compter sur des gens qui cachent des bidons le long du sentier. Grâce à eux, et nous ne pouvons que les remercier, nous trouvons de l'eau tous les 15 miles environ, nous permettant de ne pas trop nous charger en eau, de ne pas trop souffrir d'un chargement lourd.
Le désert est plein de surprises, la première étant cette végétation luxuriante qui nous entoure. Le désert est vivant, plein d'oiseaux, de lézards, d'araignées et autres animaux. L'odeur de sauge est omniprésente maintenant, portée par les vents qui balayent les montagnes à longueur de journée. On est loin de l'image saharienne que l'on se fait du désert. Tout vibre, tout vit et c'est fascinant.
Les journée se ressemblent sur le Pacific Crest Trail – Section Californie du Sud
Les journées se ressemblent un peu. Il règne une ambiance particulière dû au fait que nous ne sommes plus très nombreux, nous touchons à la fin. J'ai souvent l'envie de marcher seule, mais mes pensées tournent en rond. Je préfère alors la compagnie de mes camarades qui me divertissent. Drôle d'ambiguité que de vouloir être seule tout en souhaitant que le groupe vous tiennent compagnie. Ce sentiment particulier m'est commun, il est recurrent dans mon quotidien, mais ici, il semble s'exacerber un peu plus.
Arrivée à Tehachapi
4 jours plus tard, nous atteignons la ville de Tehachapi, territoire des éoliennes, nous traversons des champs de machines vombrissantes. Après plusieurs semaines dans la Sierra Nevada, lieu où les habitations sont éloignées de vous, l'entrée dans le désert marque un contraste fort. Outre le paysage évidemment, nous approchons maintenant les villes à pieds, nous les voyons s'allumer lorsque le jour décline. Ce n'est ni désagréable, ni joyeux, juste différent. C'est peut-être plus confortable, nous n'avons plus à porter plus de 3 jours de ravitaillements qui à ce stade de l'aventure, pèse sur les épaules.
Tehachapi n'a rien de remarquable, si ce n'est que c'est ici qu'à démarré le voyage de l'autrice Cheryl Strayed. Des randonneurs lui ont laissé des dédicaces dans les carnets. C'est drôle comme son livre Wild a tant marqué les esprits et comment, sans aucun doute, il a suscité l'envie de faire ce sentier à de nombreuses personnes.
De Tehachapi à Hiker Heaven
Passage par le LA Aquaduc
Le LA Aquaduc est un passage emblématique du Pacific Crest Trail. Comme son nom l'indique, il est l'aqueduc qui transporte de l'eau jusqu'à Los Angelès. C'est une portion de sentier qui est assez plane, sans eau et sans ombre. Malgré la date avancée à laquelle nous y passons (début octobre), les journées restent chaudes. Nous avons prévus de faire une grosse journée de marche et tablons sur environ 42 miles, soit 67km. Nous arrivons au début de l'aqueduc vers 16h. Nous savons bien que nous allons finir la journée dans la nuit, l'humeur est bonne, joyeuse, nous sommes en forme et décidons de prendre des “edibles”, ces petits bonbons contenant une dose de THC. Et nous voilà lancé sur une ligne droite, sans dangers, un peu planant, écoutant le son de l'eau qui coule juste sous nos pieds. Los Angelès se rappelle soudainement à nous. Nous sommes si proche de cette mégalopôle, et pourtant si loin de son ambiance, de ses bruits, de son agitation. Par ici, seuls nos rires et nos pas résonnent durant des heures…
Hiker Town
La route semble passer plus vite, le soleil se couche, nous rions comme des enfants, regardons les lumières des lampes frontales au loin derrière nous, d'autres randonneurs ont choisi l'option nocturne visiblement. Nous décidons de ne pas allumer les notres afin de rester dans ce cocon magique qui nous enveloppe. Mais malheureusement, vers 22h, j'accuse le coup. Il nous reste peu à faire, mais je suis fatiguée, mes jambes sont raides comme des bâtons de bois. Les gars me poussent, on y est presque, on ne va pas s'arrêter en si bon chemin alors qu'un “lit” nous attends à quelques dizaines de minutes de marche ?
Alors nous continuons, lentement, et débarquons à Hiker Town. Un homme a reconstruit une mini-ville tout droit sortie d'un western américain sur son terrain. On se croirait dans un décor de film un peu décrépi. Nous arrivons tard, tout le monde dort et nous prenons le premier bâtiment qui nous accueille en prenant garde à soulever les couettes pour ne pas y trouver d'araignées tueuses. Quelle vie. Nous nous écroulons de fatigue sur les fauteuils branlants posés sur le parvis de cette “maisonnette”.
Direction Heaven, le paradis des randonneurs
Après une courte nuit, le rythme du corps reprends ses droits, nous nous levons tôt et reprenons la route, direction Heaven, près de Aqua Dolce et du Parc des Vasquez Rocks. Ce lieu, nous en avons entendu parlé. Il s'agit d'un couple qui met son immense jardin à disposition des randonneurs. On peut s'y faire livrer nos colis, y faire une lessive, camper, etc… L'accueil est chaleureux, nous retrouvons quelques comparses randonneurs. Nous en profitons pour nous ravitailler, faire le point sur la suite, dormir, encore et encore et décidons d'y rester une journée supplémentaire. Après tout, le lieu porte bien son nom.
De Hiker Heaven à Mc Donald
Perdu dans le parc des Vasquez Rocks
Le petit déjeuner est gargantuesque, à l'image de notre faim. Nous partons vers 10h30 de ce paradis des randonneurs. Au bout de 30 minutes, je réalise que j'ai oublié mon sac à viande en polaire. J'ai démarré l'aventure sans, mais entre la perte de poids et les nuits fraîches, je ne peux plus faire sans. Il faut alors amorcer un demi-tour et faire quelques kilomètres supplémentaires. Je traverse le Parc des Vasquez Rocks, dans lequel je me perds. Quelle beauté. Les amateurs et amatrices de roches ne peuvent qu'admirer ces cailloux si bien formés.
Malgré la nuit reposante, des vêtements propres, le ventre plein et les belles vues, je n'arrive pas à me remotiver. Il fait chaud, ça grimpe et mon moral va dans l'autre sens. Dans ces moments là, mes ami.es m'appellent KROUT, la version vénère de Sprout. Je marche donc sans m'arrêter, sans relever la tête, juste un pas après l'autre. Je retrouve les gars à une cabane de Rangers où se trouve de l'eau. Nous nous posons, mangeons, puis d'autres randonneurs se joignent à nous. Nous voulions continuer notre route, mais l'inertie de groupe joue en notre faveur. La journée s'arrête là, nous nous entassons sur des petits bouts de terrain plat et nous rions, rions jusqu'à nous endormir. Il suffit donc parfois de pas grand chose pour rendre votre journée plus douce.
Mes notes deviennent de plus en plus sporiadiques à mesure que le temps passe. Je ne prends plus le temps le soir d'écrire, “impossible d'oublier ça” me dis-je chaque soir quand je ferme les yeux… Grave erreur. Tout s'oublie.
Le jour suivant cependant, je note que nous trouvons un signe de notre avancement sur le sol : plus que 400 miles à parcourir. Soit moins de deux semaines à notre allure. On commence à prévoir une date de fin, à s'organiser pour trouver un logement et parlons de la suite… Je suis déjà nostalgique d'une chose qui n'est pas encore arrivée…
Par le sommet du Mont Baden Powell
Le lendemain, nous grimpons sur le Mont Baden Powell. La journée est joyeuse, les vues sublimes. Je me rappelle notre joie d'arriver au sommet, le petit shot de Whisky partagé avec d'autres randonneurs, puis des gens venus pour la journée, transportant des arbres qu'ils veulent planter sur les flancs de la montagne, souvenir d'un être perdu, d'un engagement, ou tout simplement envie de reforester ce désert… Tout me semble irréel par ici.
Les arbres là haut sont courts, très tortueux, noueux. Les arbres sont battus par le vent et les conditions climatiques folles qui règnent ici. C'est magnifique. Nous passons à côté du Wally Waldron Tree, supposément l'arbre le plus vieux du massif. Il aurait plus de 1500 ans, et effectivement, il est atypique, planté sur une crête, avec ses monstrueuses racines. Est-ce donc l'envie de nouer une histoire avec le territoire qui fait que les gens cherchent à y planter des arbres qui pourraient leur survivre durant des siècles ?
Le désert est si beau en automne
Nous marchons, le désert est si beau en automne. Je m'attendais à tout, sauf à ça : des courbes sublimes, des couleurs chatoyantes, une végétation très denses, parfois épineuses, et des montagnes à pertes de vues. Ce paysage me fascine, me happe. Les levers et couchers de soleil sont comme nulle part ailleurs. C'est bien la majorité de ce qu'il reste dans les images prises avec mon téléphone : des courbes, des paysages infinis…
Ma cheville et mon tibia commencent franchement à me faire souffrir. J'ai l'impression de prendre des décharges d'aiguilles dans le bas de ma jambe, dès que je pose le pieds. Je suis inquiète, vais-je finir blesser, si près du but ?
C'est douloureusement que l'on s'approche d'une autoroute, et d'un McDonald. Il est connu car il se situe à quelques pas du sentier. Il est donc un arrêt immanquable pour se ravitailler, le temps d'un soir. Nous entrons, sales et puants. Il y a une première commande, suivi d'une deuxième, puis d'une troisième. Nous faisons des allers-retours pour nous remplir la panse et profitons de ces quelques heures pour recharger les batteries de nos appareils en plus de celle de nos corps. La nuit tombe, et nous reprenons la route. Notre chemin croise celui d'une table de pique-nique installée à quelques mètres du restaurant. Nous échangeons quelques regards : ce sera notre lieu pour la nuit, éclairés par les lampadaires et bercés par le son de l'autoroute voisine. Nous croisons le regard d'un renard, sans doute venu fouiller dans les poubelles, et nous sombrons dans les bras de Morphée.
De McDonald à Idyllwild
Direction le San Gorgonio Wilderness
Au réveil, mon tibia va mieux. Alors nous nous mettons en route, tranquillement. J'oublie de noter ce qui se passe dans mon carnet. Et pas de photos non plus à répertorier. Je me souviens simplement de longues journées de marche, des Hot Spring, sources d'eau chaude réputées dans lesquelles nous ne nous arrêtons pas, elles semblent sales. Nous faisons un stop à Big Bear Lake pour se ravitailler. Quand enfin, s'en vient une de mes sections préférées : le San Gorgonio Wilderness.
Le désert : vraiment la section la moins belle du PCT ?
Au fond, la vue sur San Jacinto, dont nous arpenterons les flancs dans quelques jours à peine. Nous marchons en attendant sur ces crêtes larges aux vues imprenables. Tout semble flotter, je me sens dans un autre monde. Nous ne croisons personne, nous sommes comme seuls dans cette immensité. Un peu en contrebas, une vallée pleine de galets, de roches sédimentaires, et des ruisseaux partout. Josh se baigne et nous nous y perdrons le soir venu, dans ce dédale de galets et de lits de ruisseaux maintenant secs… Et moi j'aimerais rester là pour toujours dans ce paysage m'apaise et me rempli. Comment un tel paysage peut-il exister ? C'est si différent de nos incroyables montagnes, de nos vallées, de nos plaines. Je n'ai jamais rien vu de tel et j'en suis éblouie, boulversée. Qui l'eut cru ? Le désert est considéré comme la section du PCT la moins jolie, la moins intéressante, et pourtant, elle est celle qui me percute le plus. Est-ce la nouveauté ? Est-ce la fin de cette aventure qui se profile ? Des questions qui resteront sans réponses.
Happy birthday
C'est l'anniversaire d'un de mes compères. Depuis quelques jours, nous communiquons avec des ami.e.s qui ne sont plus sur le sentier pour lui préparer une surprise. Ils proposent de nous attendre à l'intersection du sentier avec une route. Mais ce matin, le sentier se voit pourvu d'une déviation et nous n'arrivons pas à les joindre pour savoir si la rencontre pourra bien avoir lieu… La pression monte à mesure que nous approchons du lieu de rendez-vous. Gardez une surprise à l'un de vos compères est une entreprise difficile, on se dit tout, on partage tout, alors faire comme si de rien n'était relève du défi !
Et puis, là, sous le pont routier : ILS SONT LA !!!
S'en suis la folie d'un barbecue presque improvisé, boissons à volonté, joie, danses… Ce qu'il nous fallait pour nous requinquer. Nous repartons, quelques heures plus tard, passablement ivres. Les amis nous filment, dansant et chantant à tue tête. Nous avons l'air de poulets déguingandés et rions de plus belle.
Nous marchons vers la plaine au pied de San Jacinto pour y installer notre campement. Le temps encore une fois se dilate, la nuit tombe et nous marchons. Les deux garçons en tête, je les regarde s'éloigner, se tordant de rire. Le sentier forge des amitiés particulières, de celles qui ne s'expliquent pas, qui ne seraient peut-être jamais constituées en dehors. Il s'agit de relations indéfectibles, où chacun ne peut être que lui-même, dépouillé de presque tout face aux autres. J'ai une tendresse folle pour ces hommes avec qui je partage ce bout de vie. Rien n'aurait été pareil sans eux. Le bonheur ne tient donc t'il qu'aux relations que l'on tissent les uns avec les autres ?
Par le flanc du San Jacinto
Nous repartons le lendemain matin, lampe frontale allumée pour monter avant que le soleil ne nous crame. J'entends Josh devant moi qui cri et s'arrête. J'accours pour y trouver une mygale aussi large que mon pieds. Un monstre ! Je n'en ai jamais vu avant, quel animal fascinant. Je me penche pour la regarder de plus près mais ma présence la dérange, elle soulève ses pattes avant, je recule, Josh reste loin derrière moi. Nous décidons de ne pas trop insister et continuons notre ascension. Je rentre dans mes pensées, imagine la maison de mes rêves et grimpe tranquillement à un rythme stable. Le soleil se lève, la chaleur s'en suit et l'arrivée à une cascade quelques heures plus tard n'en est que plus délicieuse.
Le sentier ne passe pas directement au sommet de San Jacinto, il faut prendre un chemin secondaire, en aller-retour. Il faut bien l'avouer, je ne suis pas une afficionada des sommets, je passe souvent à côté sans ressentir le besoin de grimper au plus haut. Alors encore une fois, je passe mon tour, je suis fatiguée et n'ai pas envie de m'ajouter du dénivelé supplémentaire. “Je reviendrai” m'entends-je encore dire. Nous entamons la descente vers Idyllwild, petit village au nom prometteur. Il y a dans ces paysages une saveur du Sud de la France, cette odeur de pinède si caractéristique, cette terre sèche et poussiéreuse. Tout ce qu'il faut pour se sentir bien.
Nos amis de la veille nous attendent sur le parking en aval du sentier. On a beau les avoir vu hier, nous nous réjouissons de nous retrouver encore. Nous filons ensemble au camping. Depuis un mois, nous dormons à la belle étoile, sans inquiétude, nous avons eu si peu de pluie depuis que nous avons quitté l'état de Washington… Ce soir pourtant, l'un de nous s'exclame “il pleut ?” Nous tournons nos regards vers le ciel, mais celui-ci reste bleu. Mais une autre goutte nous atteint. Nous regardons nos applis de météo, pas de pluie annoncée, et pourtant, c'est bien de l'eau qui tombe du ciel sur nos têtes ! Nous sommes épuisés, le sol ne se prête pas à planter une tarp, alors nous nous enveloppons dans celle-ci, en espérant que son étanchéité résiste…. Avez-vous déjà passé une nuit la tête sous la bruine ? Nous oui.
Au réveil, nous réservons le petit déjeuner dans un restaurant de la ville. Nous nous empiffrons, remplissons ces corps qui ne semblent plus pouvoir être rassasiés. Autant de pancakes que de tasses de cafés engloutis, nous traînons dans le village…. pour finir au café d'en face, manger du yaourt au muesli et encore un peu de café. Je me rends compte comme la nourriture “mouillée”, c'est à dire fraîche, comme ce yaourt, me manque. Bientôt quatre mois à manger principalement de la nourriture industrielle, déshydratée commence à se faire difficile pour mon corps. J'ai beau manger sans arrêts, mon corps maigri encore et m'inquiète pour cette tige que je suis en train de devenir. Et puis c'est l'heure des au revoir et du retour sur notre sentier préféré.
De Idyllwild à Julian
Paradise Cafe
Comment est-il possible de dormir si peu, de se réveiller à 5h du matin et de marcher encore ? Ce matin, il nous faut 11 miles pour atteindre le Paradise Café. Encore une fois un nom prometteur. Nous débarquons là bas à 9h30. Quelques personnes, bienveillantes mais très bavardes se ruent sur nous durant notre petit-déjeuner. Les randonneurs attirent les foules malgré l'odeur nauséabonde ! Nos spectateurs du matin parlent surtout pour eux-même, nous n'avons même pas besoin de faire la conversation, alors j'enchaîne les cafés pour retrouver l'énergie que les nuits sans sommeil m'ont volé.
Et nous revoilà déjà en route, avec l'impression de traverser un jardin botanique composé uniquement de cactus. Comment tout cela peut-il être à la fois si merveilleux et hostile ? Nous trouvons de l'eau tous les 8 miles, une aubaine, ça veut dire de l'eau toutes les deux heures trente, parfait pour faire des pauses. Cet après-midi là, je retrouve un vieux compagnon de route et nous discutons allègrement. L'après-midi passe vite, Josh et Sam qui étaient devant toute la journée tentent de me faire des frayeurs en se cachant tels deux éléphants derrière des brindilles. J'admire leur ténacité, leur énergie à toute épreuve. A 19h58, je suis couchée, remplie, épuisée, je rêve d'une nuit sereine, totale et reposante et ferme les yeux.
Et puis les notes que j'ai prise jusqu'à maintenant s'arrêtent. Ils nous restent 4 jours de marche. Il me reste de bref souvenirs que je tente ici d'expliciter au mieux…
Eagle Rock
La journée qui suit Paradise Café nous mène jusqu'à Eagle Rock. Nous passons dans l'après midi à un community center, une sorte de salle communale pour les randonneurs. Nous y trouvons des informations sur le sentier, des cartes, des puzzles pour passer le temps, et puis quelques glaces et autres cookies pour se délecter. L'heure tourne et nous nous remettons en route. Sam est joyeux, sautillant, provoquant mon hilarité (étions-nous passablement ivres de quelques bières, je ne sais plus…). Nous traversons à présent une plaine sublime aux couleurs d'automne. Les herbes hautes crissent sous le vent. Je me souviens vivement de cet air chaud et sec, cette odeur d'herbe sèche qui accompagnera les derniers jours. Et puis soudain, ce sublime rocher qui, comme son nom l'indique, prends la forme d'un aigle. Nous y arrivons alors que le soleil se couche. J'ai entendu dire qu'il ne faut pas grimper sur ce rocher, par respect des croyances des populations indigènes. Alors je reste loin et photographie cette beauté depuis le bas. Et la route continue encore et encore. Nous voulons avancer, en finir avec ce sentier. Nous marchons donc, jusqu'à 22h30, jusqu'à ce que nos corps ne puissent plus nous soutenir. Les garçons ont la forme, mais moi je n'ai plus de jus, je craque. Ma frontale est vide, je m'éclaire au téléphone, seule, les larmes me coulent sur les joues. Je suis tiraillée entre l'envie d'en finir vite, et celui de ne jamais m'arrêter. Mélancolie, quand tu nous tiens…
Des règles hémorragiques
Le lendemain, je me réveille avec mes règles. Ma fatigue extrême de la veille s'explique donc peut-être… si je l'évoque ici, c'est car cette fois-ci, et pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression d'aller très mal. Je me vide litteralement de mon sang. Je dois m'arrêter toutes les 20 minutes pour vider ma coupe menstruelle. Je m'inquiète sérieusement, j'en parle aux garçons qui s'inquiètent également. Alors je marche, aussi vite que je peux, faisant attention à mon état de fatigue. Vais-je bien ? Ai-je des vertiges ? Ai-je bu assez d'eau ? Tous les signes vitaux sont ok, mais pourquoi est-ce que je perds tant de sang ? Que me dit mon corps ? Je prends la décision que si, lorsque nous atteindrons la route pour Julian, je ne vais pas mieux, alors j'irais à l'hôpital…
Puis… il semblerait que l'auto-menace ai porté ses fruits. L'hémorragie s'arrête. Nous voilà donc en bord de route, à tendre le pouce pour aller à Julian, se repaître d'une part de tarte et d'un verre de cidre offert à tous les randonneurs ! Nous sommes le 31 octobre, journée d'Halloween. Une journée fantastique pour déambuler dans les ruelles de Julian. Les rires des enfants, les costumes et décorations de toutes la rues, l'effervescence est à son comble. Nous nous ravitaillons une dernière fois, discutons avec quelques personnes et c'est joyeux que nous nous faisons ramener au départ du sentier.
De Julian à Campo
Fini les angoisses
Deux jours avant la fin, tout s'envole. Je laisse mes angoisses, mes pensées nostalgiques derrière moi. Le temps semble se dilater une dernière fois, plus rien ne semble pouvoir arrêter mon état de conscience volatile. J'avance, joyeuse, m'arrêtant dès que l'envie se présente, ne faisant plus vraiment attention au temps qui passe, aux sommets encore à passer. Tout flotte. Les virevoltants se regroupent dans les déclivités du paysage et nous les traversons comme des rivières sèches. Parfois leur accumulation me dépasse, le chemin se perd puis on se retrouve de l'autre côté de ce labyrinthe étrange. Le vent souffle plus fort, le soleil est toujours chaud et la sauge embaume tout le paysage.
Le dernier café du PCT et le lézard cornu
Nous nous arrêtons l'avant dernier matin dans un café. Peu de randonneurs passent à présent, la saison est finie. Alors les gens nous offrent ce petit déjeuner, pour nous donner la force des derniers kilomètres. Nous sommes proche du Mont Laguna, ce café est l'un de nos derniers endroits pour se ravitailler. Alors nous prenons des bières pour la dernière montagne à gravir, et du champagne pour notre arrivée le lendemain au terminus de l'aventure…
Et enfin, je rencontre celui dont je rêvais de faire la connaissance : un lézard cornu ! Quel animal étrange. Il est minuscule, fait la taille de mon pouce à peine. Je le manipule, j'aimerais l'emporter sur mon épaule, il est si chétif. Mais ma conscience refait surface, je le dépose délicatement sur un rocher ensoleillé et retourne à mon sentier. Chacun sa route, chacun sa vie.
La fin du Pacific C'est Trail
Je n'ai aucun souvenir de notre dernière nuit sur le sentier. Ma mémoire a tout effacé des dernières 24h. Je me revois seulement marcher doucement, réfléchir à cette fin d'aventure, à ce que j'aurais appris, ce que je m'apprête à quitter et ce que je m'apprête à retrouver.
Je me souviens pourtant bien de cette ligne de démarcation qu'est la frontière Américano-Méxicaine que l'on voit de loin. Elle représente pour le randonneur la fin de son chemin, quand elle est bien autre chose pour des milliers de personnes. Un moment de joie pour les uns, un espace interdit pour les autres. Le mur est bien plus haut que ce que j'imaginais naïvement… Je suis envahie d'un sentiment étrange, mais ma marche ne s'arrête pas.
Les derniers miles sont effectués à la vitesse d'un escargot. Je fais durer ces derniers instants, il fait beau, je sais que les amis nous attendent au monument pour célébrer, les garçons sont sans doute arrivés depuis un moment maintenant. J'ai envie de les laisser célébrer ensemble, d'arriver discrètement, j'aime pas les fins…
Mais surprise, au détour d'un bosquet, le monument s'érige. Par terre, allongés et bras tendus, Josh et Sam font les morts, écroulés avant de toucher le but. Ces idiots me font rire, ils m'ont attendus pour que l'on arrive ensemble. Nous nous embrassons, nos amis débarquent et prennent nos photos au terminus, j'y découvre ma maigreur sur les images. Il était peut-être temps que cela s'arrête ?
Nous récupérons un petit carnet des finishers afin d'y apposer nos noms. Quelle joie de découvrir les noms de nos amis qui nous ont précédés, ces écrits ne sont pas uniquement des noms, mais bien des souvenirs partagés qui vous reviennent en tête. Nous les comptons, il y a à peine 70 personnes qui sont arrivées avant nous. Combien encore derrière ? 70, c'est peu et c'est beaucoup aussi.
L'aventure s'arrête là. Nous passerons encore quelques semaines ensemble, à vadrouiller, à avoir envie de retrouver nos vies quotidiennes tout en ayant un mal fou à nous séparer. Manger, dormir, marcher, rire. Quatre verbes d'action que nous avons répéter des mois durant et qui me laisse un souvenir indéfectible de cette longue randonnée. Je retiens également les paysages, tous ces endroits qui m'auront surprise, émerveillée, sentir de nouvelles choses.
6 ans plus tard, le sentier m'habite toujours. La vie du chemin vous transforme, vous ouvre, vous rends vulnérable et fort en même temps.
Merci d'avoir suivi cette aventure au long court. Je ne peux que vous souhaitez de vivre une expérience similaire, avec d'autres, dans des milieux qui vous sont étrangers.
A bientôt,
Sprout/Cécilia
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